17 juillet 2026 | Mise à jour le 17 juillet 2026
Injustement perçus comme tire-au-flanc ou trop procéduriers, les fonctionnaires souffrent d'un profond mal-être, fruit de choix politiques inadaptés et de méthodes de management délétères inspirées du privé. En bout de chaîne, la qualité du service public en pâtit.
Alors que le Plan de santé au travail dans la fonction publique 2026‑2030 est en négociation, avec une reprise des discussions à la rentrée, une revendication des syndicats interpelle : la création d'une inspection du travail indépendante propre à leur secteur. « Le CHSCT a été supprimé [1er janvier 2023] et l'actuelle inspection du travail est en sous-effectif. Elle peine déjà à contrôler correctement le privé alors les obligations des employeurs publics en matière de santé et de sécurité au travail, n'en parlons pas… », justifie Christelle Mazza, avocate en droit de la fonction publique et droit pénal du travail, autrice de Souffrance au travail dans le service public.
Et il y a urgence. D'après le baromètre du travail de la fonction publique 2026 (CFDT), la souffrance psychique « est palpable : 49% des agents se déclarent souvent stressés », « 31% ne se sentent pas bien au travail » et « 58 % continuent à penser au travail pendant leurs moments de repos, leurs soirées ou leurs congés. » Aucun versant (État, territoriale, hospitalière), du cadre à l'exécutant, n'est épargné par les burn-out, la dépression, la fatigue chronique ou l'anxiété.
Logique néolibérale à l'œuvre
Les origines du problème sont documentées mais toujours d'actualité. « Ce sont les politiques menées depuis une vingtaine d'années, guidées par une logique d'économie : faire mieux, ou comme avant, avec moins de moyens humains / matériels. À cela se combine l'application du Lean management importé du privé avec des indicateurs de performance, la multiplication des procédures, moins de temps consacré à l'humain, etc. C'est une vision néolibérale extrêmement sauvage et déshumanisée. En bout de chaîne, l'usager trinque avec un service public de moindre qualité », dépeint Jonathan Loyarte, fondateur de l'Observatoire national des risques psychosociaux dans la fonction publique.
« Les agents ne sont plus en capacité d'adapter leur travail aux situations concrètes qu'ils rencontrent. Ils deviennent exécutants de procédures, là où leur métier reposait sur le jugement, l'expérience et la relation humaine », soulignait la CGT Fonction publique devant le Sénat, en avril.
S'ajoute « les violences éthiques » selon Christelle Mazza. « Quand les valeurs pour lesquelles vous êtes entré dans l'administration sont bafouées, parfois par votre propre hiérarchie ou le gouvernement, les conséquences peuvent être gravissimes. Je pense au suicide chez les policiers, au burn-out des soignants chez qui l'engagement social est très fort. Ils ne supportent pas la trahison de l'État. » Elle cite l'exemple de la Direction générale des finances publiques (DGFiP) : 5 suicides cette année (19 en 2025) et 19 tentatives (23 l'année dernière).
« Au bout d'un mois, j'ai démissionné »
Dans certains cas, le malaise commence dès la période de stage avant titularisation. Morgane (le prénom a été modifié) est animée par « le désir de transmission » à la sortie de sa licence Histoire. Elle décroche le concours de professeur des écoles dans la foulée. Les ennuis n'ont pas tardé. « Ma tutrice ne m'a pas accompagnée. Jamais un conseil de sa part pour me corriger. J'étais seule face à mes élèves. Mes collègues ont bien tenté de m'aider mais ils avaient leur propre classe à gérer. » En plein apprentissage du métier, elle n'est pas épargnée par les parents d'élèves qui ne tolèrent aucune maladresse et vont jusqu'à prévenir l'inspecteur d'académie. « Au bout d'un mois, j'ai démissionné. Mentalement, ça n'allait plus, trop de pression… Je devais me préserver. Alors que le pays connaît une pénurie d'enseignants ! »
Dans la territoriale, les agents peuvent se retrouver face à des élus harceleurs. Axelle (le prénom a été modifié), motivée « par la sécurité de l'emploi et l'envie d'être utile dans une petite ville », en témoigne. « Au début, cet élu m'a formé de A à Z. Là-dessus, rien à lui reprocher ! Puis progressivement, les remarques désagréables ont commencé : rien n'était jamais assez bien, j'étais incompétente. Une fois, il m'a laissé taper un mail, a tout effacé puis m'a demandé de réécrire ! » Ses collègues, et le reste de l'équipe municipale, comprennent vite la situation puis agissent. Le coupable démissionne mais « pendant plusieurs mois, le simple fait de croiser un modèle de voiture similaire au sien me filait une peur bleue. »
Les titulaires ne sont pas les seuls à souffrir. Les contractuels, précaires, en prennent aussi pour leur grade. D'après un récent rapport de la Cour des comptes, ils pourraient représenter un tiers des effectifs d'ici 2033. « Clairement, je ne suis pas considéré. Je ne la ramène pas trop, surtout que mon contrat vient d'être renouvelé pour trois ans », témoigne Romain (le prénom a également été modifié). « C'est du chantage à l'emploi insidieux. Avant, j'étais dans le privé, et il a fallu que je m'oriente vers la fonction publique pour subir la maltraitance au travail ! »
Cultiver une conscience politique
Une question brûle les lèvres : que font les syndicats ? Ils accusent un manque de professionnalisation et sont moins combatifs que leurs homologues du privé. « Leur culture sociale n'est pas adaptée au droit de la fonction publique qui est unilatéral, fixé par les lois et règlements, sans réel dialogue », pointe Christelle Mazza.
Selon elle, les fonctionnaires disposent tout de même de moyens d'agir : cultiver une conscience politique et recourir à la grève, déclencher plus souvent l'article 40 du Code pénal pour dénoncer la violence au travail, etc. « C'est le fonctionnement des institutions démocratiques qui est en jeu », s'alarme l'avocate.
Les prochains mois pourraient donner l'occasion aux agents de passer à l'action. Le gouvernement a annoncé le gel du point d'indice jusqu'en 2027, une mobilisation est annoncée fin septembre.
Jonathan Konitz