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international

Conflit en Iran et au Moyen-Orient : assiste-t-on à une guerre mondiale de l'IA ?

19 mars 2026 | Mise à jour le 19 mars 2026
Par | Photo(s) : Capture d'écran du compte X du ministère des Affaires étrangères israélien.
Conflit en Iran et au Moyen-Orient : assiste-t-on à une guerre mondiale de l'IA ?

Capture d'écran d'une vidéo modifiée par IA, publiée sur le compte X du ministère des Affaires étrangères israélien.

Depuis le début de la guerre au Moyen-Orient, le conflit, très meurtrier, se double d’un champ de bataille numérique. Images truquées, vidéos générées par intelligence artificielle, propagande démultipliée : les réseaux sociaux sont saturés de contenus trompeurs qui brouillent la perception du conflit. S’agit-il du premier conflit placé sous une telle influence de l’intelligence artificielle ? L’IA marque-t-elle véritablement une rupture dans la guerre des images, ou une accélération ?

Trois semaines après l'attaque israélo-américaine en Iran, les images de la guerre au Moyen-Orient, qui avait tué au moins 4000 personnes à la mi-mars à travers toute la région, inondent les réseaux sociaux. De nombreuses vidéos générées ou modifiées par IA, circulent en présentant de fausses informations, la plupart du temps militaires. Soldats américains en larmes, bases détruites ou immeubles bombardés… si dans certaines d’entre elles, le caractère artificiel apparaît de façon outrancière (délibérément ou non), d'autres sont nettement plus réalistes, au point d'avoir trompé le (très sérieux) hebdomadaire allemand Der Spiegel, qui s'est excusé d'avoir publié des photos faites par IA. D'après l'agence Bloom, citée par les Échos, 30 à 40 % des contenus publiés en ligne sur ce conflit montrent des signes de manipulation. C’est donc un nouveau régime d'images qui se déploie dans une ampleur sans précédent à l’occasion de ce conflit.

Des succès factices

Les fausses images produites en Iran montrent généralement des « succès » militaires factices. Une vidéo en particulier, montrant Tel Aviv sous une pluie de bombes, a réuni plusieurs millions de vues sur X. Une stratégie classique de propagande de guerre, consistant à se montrer en meilleure situation qu'on ne l'est, mais qui trouve ici un outil technologique permettant de produire cette communication rapidement et de la faire circuler à grande échelle.

Les Israéliens aussi utilisent ce type d'images : une vidéo, publiée mardi 17 mars sur le compte X du ministère des Affaires étrangères israélien, montre un soldat iranien touché par une frappe. Elle a été générée par IA, comme l'a révélé le chercheur israélien Tal Hagin, qui cherche à débusquer ces fausses images de guerre. En deux semaines, il en aurait débusqué plus de 200. Bien souvent, le matériau de base est un authentique document, modifié ensuite avec l'IA, pour un résultat plus réaliste. Des indices se repèrent toutefois à la marge ; ici, ces feuilles des arbres qui ne bougent pas, là ces vitres qui n'explosent pas. Si les plateformes sont censées être équipées de dispositifs pouvant détecter l’IA, ceux-ci se révèlent encore faillibles, et il n’y a pour l’instant que les regards de spécialistes qui parviennent à débunker certaines vidéos.

Prises à leur propre jeu, les autorités israéliennes ont été soupçonnées par des internautes d’avoir diffusé, le 12 mars, une conférence de presse de Benyamin Netanyahu générée par IA, car sur certaines images, ce dernier semblait avoir six doigts à une main. De là, des rumeurs se sont propagées affirmant que le Premier ministre israélien était mort. Pour les démentir, le principal concerné est apparu trois jours après dans une vidéo, dans un café, montrant ses mains à la caméra. Mais cette vidéo, pourtant bien authentique, comme celle de la conférence de presse, a à son tour été interprétée comme une création par IA : les uns soupçonnant un visage trop lisse, d’autres un front trop lumineux, d’autres encore se demandant pourquoi la boisson du dirigeant paraissait ne jamais devoir se renverser, ou encore s’interrogeant sur la disparition apparente d’une bague à l’un de ses doigts.

La société du spectacle

Côté américain, le mauvais goût habituel de Donald Trump s'allie avec le sens hollywoodien de la mise en scène, pour proposer des vidéos mêlant images d'authentiques frappes à des extraits de films ou de jeux vidéos. Le stratégie ici est davantage commerciale et intérieure. Trump cherche à garder le soutien de sa population en les convaincant du bien fondé et de l'intérêt de cette guerre, alors que les élections de mi-mandat arrivent dans quelques mois et qu'il échoue pour le moment à tenir ses promesses électorales, notamment sur le coût de la vie. Cette guerre, par ailleurs, risque de faire augmenter le prix du carburant aux USA en pleine Driving season, la saison des vacances d'été où tout le monde prend la voiture.

L’IA est donc ici utilisée de manière publicitaire, sans réelle intention de produire des images censément réalistes. Une manière de galvaniser l’opinion et de bomber le torse, plutôt que de susciter une quelconque conviction sur la véracité de tel ou tel fait.

Ces clips s’ajoutent néanmoins au bruit ambiant, et constituent en eux-mêmes une stratégie de pourrissement du débat public qui n’est pas nouvelle pour le président américain. Saturer les espaces médiatiques avec des messages parfois sans queue ni tête, pour perturber les discours adverse et surtout, garder l’attention de l’audience et des algorithmes, fait partie de ses méthodes de communication depuis sa première campagne électorale, en 2016. L’IA change l’aspect et parfois la tonalité du contenu, mais ne produit pas de réelle rupture qualitative avec le style de communication trumpien. Et si ce qui est vrai de Trump était vrai de l’ensemble de cette artificialisation de la propagande de guerre ? Et s’il fallait voir à travers ce parasitage nouveau de l’image par l’IA un grand nivellement ?

« L’IA accentue et favorise des pratiques déjà existantes. Et le fait de propager des fausses informations en soi, c’est aujourd’hui le fait de tous les acteurs. On ne peut plus dire qu’il y a des acteurs plus éthiques que d’autres, en quelque sorte » résume Marie Peltier, historienne, spécialisée dans la propagande et le complotisme. « Avant, je faisais la distinction entre démocratie et dictature, pour dire quand même que la propagande n’est pas de la même nature. Mais là, dans la mesure où les États-Unis sont aux mains de l’extrême droite, Israël aussi, il y a une propagande antidémocratique dans tous les camps. Là dedans, l’IA apparaît comme un outil au service d’une mise en récit, c’est-à-dire qu’elle sert à raconter une histoire qui donne un sens et qui désigne les coupables et les héros. »

Far west numérique

Pour autant, la diffusion abondante de ces vidéos falsifiées pourrait changer de fond en comble nos perception et notre rapport à l’image, a fortiori dans ces périodes sous haute tension. « Je pense que ça va augmenter la défiance » explique Marie Peltier « et peut-être aussi le désintérêt. La propagande vise à désensibiliser quand même, attirer notre attention sur certains points et à nous anesthésier sur d’autres. Pour moi le plus grand risque, c’est qu’à un moment donné, on ne croit plus rien et on se sente déconnecté, désensibilisé de tout. »

Outre l’IA, ces images ne pourraient pas circuler sans des plateformes et des algorithmes qui les tolèrent et les propagent. De ce point de vue là, les pouvoirs publics échouent encore à véritablement réguler ce far west numérique. « Historiquement, pourtant, on a quand même pénalisé, par exemple, le négationnisme, l’appel à la haine, ce genre de choses. On sait qu’en démocratie, on peut et on doit mettre des limites, pour que la démocratie fonctionne. Le problème, c’est que ces limites, elles ne sont pas du tout appliquées sur Internet et les plateformes en elle-mêmes, si elles ne sont pas soumises par le politique, choisiront simplement la voix la plus lucrative. »

Comment faire, maintenant, pour ne pas être désensibilisé aux faits milieu de cette guerre ? Pour Marie Peltier, « Il faut remettre du politique. On s’est beaucoup perdu ces dix dernières années dans ce qu’on a appelé la lutte contre la désinformation, le fact-checking. On a fait passer quasiment exclusivement le message selon lequel l’individu doit tout vérifier par lui-même. Au fond, on a besoin en tant que citoyen d’avoir une grille de lecture, c’est ça qui aide à s’y retrouver dans l’information. Une grille de lecture globale, politique. Ce n’est pas en apprenant aux gens à écrire un prompt qu’on va leur apprendre à se débrouiller dans le champ de bataille informationnel, mais en leur donnant des bases politiques solides. »