Data center : sous le cloud, la tempête gronde à Wissous

Un Data center ( Photo d'illustration)
Pour s'implanter, avançons masqués. Telle est la stratégie déployée par les géants de la Tech pour imposer leurs data centers, de manière à contourner les obligations sur la protection de l'environnement, la consultation publique et minimiser leur impact. Jeudi 19 mars 2026, les associations « Wissous notre ville », France Nature Environnement Île-de-France et Data for good ont saisi la cour administrative d'appel de Versailles. Elles contestent la manière dont l'entreprise américaine CyrusOne a construit son centre de données dans l'Essonne, en saucissonnant dès 2020 son projet en trois phases de manière à se dédouaner de contraintes réglementaires plus strictes.
Un saucissonnage contraire au droit de l'environnement
« D'abord, la société a déclaré un projet de 19,8 mégawatts, juste en dessous du seuil des 20 mégawatts qui impose un processus de réglementation plus strict. Puis, en novembre 2021, une demande d'exploitation a été déposée pour une puissance de 49,5 mégawatts, pile en dessous du seuil des 50 qui aurait imposé une procédure d'autorisation plus lourde et une enquête publique obligatoire », fustige Philippe De Fruyt, président de l'association « Wissous notre ville ». Au final, le data center, situé sur un ancien entrepôt à proximité d'habitations et d'un centre de loisirs, et qui a pour principal client Amazon, devrait atteindre une puissance de 100 Mégawatts, soit une consommation d’électricité sept fois plus importante que celle de cette commune de quelque 7000 habitants. Or, ces opposants font valoir que cette forme de saucissonnage est contraire au droit de l'environnement, qui suppose une étude du projet dans sa globalité. En février 2025, la justice avait déjà tranché en faveur de CyrusOne, en retoquant le plan local d'urbanisme de la commune qui empêchait le centre de données de s'agrandir.
« Cette stratégie assez classique du pied dans la porte est une manière de parvenir à une situation du fait accompli. Par ailleurs, pour influencer les décideurs, les géants de la Tech vont embellir leur projet en parlant de souveraineté numérique, de décarbonation », observe Lou Welgryn, secrétaire générale de Data for good. « Cette avancée furtive est problématique car elle ne permet pas au public d'être informé de tous les impacts environnementaux et sanitaires », enchérit Maxime Colin, juriste à France Nature Environnement Ile-de-France.
Les riverains ont découvert peu à peu les nuisances sonores et la pollution de l'air dues notamment aux groupes électrogènes de secours, la faible récupération de la chaleur fatale (expression désignant la chaleur incidente dégagée au cours d’un procédé industriel) pourtant mise en avant par les data centers pour verdir leur image, la consommation d'eau nécessaire au système de refroidissement pour maintenir la température dans les salles informatiques… « La décision attendue est particulièrement importante puisqu’elle pourrait servir de jurisprudence pour les situations similaires qui se multiplient sur le territoire », veut croire l'association Data for Good.
La France, nouvel Eldorado
L'affaire, en effet, est assez emblématique des résistances que peuvent susciter ces centres de données, qui prolifèrent sur le territoire pour alimenter l'insoutenable essor de l'intelligence artificielle. Sous prétexte de souveraineté numérique, Emmanuel Macron, président de la start-up nation, a promis 109 milliards d'investissements privés et 63 sites vendus clés en mains pour faciliter leur installation. Selon le collectif marseillais « le nuage était sous nos pieds », la France en compte 350.
L'Île-de-France à elle seule concentrait 75-80% des data centers dit de colocation en 2024, devant Marseille, mégapole du pourtour méditerranéen appréciée pour ses câbles sous-marins. Attirés par une énergie relativement abondante et décarbonée du fait de son origine nucléaire, un réseau fiable, les géants de la Tech apprécient aussi les faveurs que le gouvernement leur accorde. « L'article 15 du projet de loi de simplification de la vie économique (qui selon toute vraisemblance devrait être adopté par l'Assemblée nationale après les municipales, ndlr) prévoit de faire de ces infrastructures des projets d'intérêt national majeur. Ce qui leur permettra de déroger à certaines règles en matière de protection de l'environnement, de consultation publique, d'objectif zéro artificialisation nette », explique Lou Welgryn, pour Data for good. Maxime Colin, pour France Nature environnement, complète le propos : « Un décret du 3 mars 2026 soustrait déjà les projets de data center d'une concertation préalable sous l'égide de la commission nationale du débat public ».
Conflits d'usage
Le gouvernement a donc décidé de se lancer dans une course au gigantisme, sans débattre des impacts environnementaux que posent ces fermes à données, gloutonnes en électricité, en eau, en métaux rares et en foncier. Aujourd'hui, les centres de données consomment 2,2% de la consommation d'électricité en France. Au train où vont les choses, l'Ademe, tout comme le Réseau de Transport d'Electricité (RTE) table sur une multiplication par trois d'ici 2035. « Un rythme insoutenable, incompatible avec l'accord de Paris sur le climat », relève Lou Welgryn.
Parmi les projets démesurés en cours, le futur campus IA à Fouju, en Seine et Marne, vanté par Emmanuel Macron et financé à hauteur de 50 milliards par un fond Emirati, devrait abriter un centre de données d'une puissance de 1400 MegaWatt. « Soit l'équivalent d'une ville d'un million d'habitant ou quasiment la capacité de l'EPR de Flamanville », évalue Christophe Aime, représentant de la CGT énergie au Conseil supérieur de l'énergie. Le syndicat a émis un avis réservé lors de la concertation publique, la seule à ce jour qui a porté sur un tel projet. « Dans un contexte de transition énergétique et de crise climatique, chaque kilowattheure compte. L'électricité est un bien commun de première nécessité qui doit d'abord servir les besoins primaires et essentiels -se chauffer, se loger, se déplacer. Or, le développement accéléré des data centers hyper consommateurs, pour des services qui peuvent être récréatifs, voire nocifs via l'IA, va à l'encontre de ces principes », écrit la CGT énergie. Toujours dans son avis, le syndicat souligne les conflits d'usage sur l'énergie, l'eau, le foncier que soulève pareil projet. « Dans un contexte où la France appelle régulièrement à la sobriété énergétique, ce projet pose une question de priorité d'usage pour les secteurs résidentiel, hospitalier, industriel (…) Le projet prévoit l'artificialisation de 70 hectares de terres, actuellement exploitées comme zone agricole ou naturelle. Une emprise au sol en contradiction avec l'objectif zéro artificialisation nette fixé par la loi Climat et Résilience ».
Vassalisation numérique
Toute la question étant de savoir à quoi et à qui vont servir ces mastodontes dédiés au traitement et au stockage de données informatiques ? « Ces infrastructures ne sont pas seulement techniques, elles sont éminemment politiques. La quête de souveraineté sert d'alibi à une dérégulation généralisée. En jouant la course du gigantisme, la France est en train d'accélérer à la fois sa vassalisation aux géants américains et sa dépendance numérique », tacle Lou Welgryn, de l'association Data for Good.