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Des élèves qu'on veut dissuader de chanter Lavilliers, salariés mobilisés : à Commentry, l'aciérie veut « travailler encore »

10 février 2026 | Mise à jour le 10 février 2026
Par | Photo(s) : E-W via Wikimedia Creative Commons
Des élèves qu'on veut dissuader de chanter Lavilliers, salariés mobilisés : à Commentry, l'aciérie veut « travailler encore »

Erasteel à Commentry

L'annonce de la suppression de 190 emplois à l'aciérie Erasteel de Commentry dans l’Allier le 3 novembre 2025 suscite l'émotion et la mobilisation quasi unanime de la population de la petite ville… À part peut-être, celle de l'Inspection d'académie qui cherche à dissuader des élèves de chanter un morceau de Bernard Lavilliers lors d’un événement de soutien aux salariés. Une polémique qui souligne la détermination de la population à défendre cette entreprise, symbole de l’industrie historique du territoire.
L'affaire révélée dans l'édition du 6 février 2026 de l'Humanité a de quoi surprendre : l'Inspection d'Académie a cherché à décourager les enfants d'une école primaire de Commentry, dans l’Allier, de chanter Les mains d'or lors d'une initiative de soutien aux salariés de l'aciérie locale.  Une chanson de Bernard Lavilliers comme une ode aux travailleurs idéalement taillée pour le combat des 240 salariés de cette entreprise dont 190 postes sont menacés selon une annonce, le 3 novembre 2025, de la direction au CSE.
Le morceau doit donc être interprété par ces enfants de CM1-CM2 lors de la soirée de soutien aux salariés, que la ville de Commentry – 6000 habitants – et l'harmonie municipale prévoient le 28 mars 2026. Or, « bien que la chanson soit labellisée au programme de l'Education nationale, la DASEN (Directrice académique de l'Education nationale) se permet de juger du contenu d'une initiative hors cadre scolaire » s'insurge Vincent Présumey, secrétaire départemental de la FSU de l'Allier. Motif ? Une telle manifestation donnerait lieu à une forme de « prosélytisme portant atteinte à la laïcité »,  d’après la raison alléguée initialement par téléphone par l’inspectrice d’académie  selon L’Humanité. Une objection contre laquelle s’est dressé le personnel enseignant. Le 29 janvier 2026, les syndicats d'enseignants du département (CGT éduc'action, CFDT, Unsa, Sud) ont adressé une lettre commune de protestation en ce sens à la DASEN. La mobilisation a visiblement incité l’institution scolaire à revoir sa copie car ce mardi 10 février, l’inspection d’Académie a écrit aux directrices des écoles de la ville, reconnaissant que « La chanson Les Mains d’Or entre en résonance avec le contexte économique et social dans lequel vivent les élèves de Commentry. Comme tous les supports de qualité, il peut être envisagé d’en faire l’étude pour offrir un cadre pédagogique de compréhension de ce contexte ou encore un cadre d’expression artistique. » Oui mais : « En revanche, j’attire votre attention sur le fait que cet apprentissage réalisé dans la classe n’implique pas l’adhésion aux projets extra-scolaires qui pourraient être proposés. » Exit, donc, la pseudo- « atteinte à la laïcité », demeure l’épaisse réserve.

Toute une ville mobilisée

Marina Rajewski, professeur d'anglais au collège Emile-Mâle de Commentry ne comprend absolument pas quelle mouche a piqué l'Inspectrice d'Académie, d'autant que les enfants de son collège ont eux aussi multiplié les initiatives de soutien contre la disparition de l'aciérie. « C'est toute la ville qui dépend de l'aciérie », resitue-t-elle : « Les collégiens, qui sont aussi victimes de cette casse, ont consacré une chronique à la fermeture de l'aciérie avec le club journalisme. Ce sont des émissions de radio soutenue par l'Inspection académique ! C'est incompréhensible. » Les enfants du collège se sont même permis d'inviter François Ruffin sur leur antenne – un geste au caractère pourtant plus politique – afin qu'il s'exprime sur la fermeture de l'aciérie…
Face au scandale, l’enseignante n’avait pas hésité à contacter Bernard Lavilliers qui envisagerait même de venir à Commentry. L’agent de l'artiste, que NVO.fr a contacté, indique de son côté avoir appelé l'Inspection académique puis le ministère de l'Education nationale : « Les mains d'or, c'est un hommage aux travailleurs qui sert depuis 25 ans. Il y a des chansons au contenu politique bien plus marqué. »
Au fond, au-delà de la chanson et de la soirée du 28 mars, l’engagement des élèves et des enseignants auprès des salariés souligne surtout l’importance de l’aciérie pour le tissu social local. La forge, en effet, est le cœur économique de la ville depuis le XIXe siècle. Aujourd’hui, toutefois, le site ne serait plus compétitif sur le marché mondial des aciers rapides. Clairement, c'est la fermeture qui se profile. Anciennement Eramet, l'aciérie avait été rachetée par le fonds Syntagma Capital, il y a trois ans.  « Nous sommes actuellement en cours de procédure d'information-consultation et le CSE doit rendre un avis ce mercredi 11 février 2026 » précise Dorian Durban, délégué CGT Erasteel Commentry.
Cet avis doit donner lieu à l'homologation de la Direction régionale et interdépartementale de l’économie, de l'emploi, du travail et des solidarités (DRIEETS). Paradoxalement, les salariés continuent à travailler, Dorian Durban en donne la raison : « Nous n'avons signé qu'une partie du plan, à savoir celle qui ouvre droit au versement du supra-légal et aux mesures d'accompagnement. » « L'usine continue de produire car c'était la condition d'obtention de la prime supra-légale. Il fallait honorer une grosse commande en urgence, ce qui nous a heureusement donné un espace de négociation. Et nous en avons convenu après en avoir délibéré longuement avec les salariés », précise encore le délégué CGT Erasteel Commentry.
Depuis le 3 novembre, trois marches ont été organisées dans la ville de Commentry, qui ont rassemblé entre 1500 et 2000 personnes à chaque fois. Le 30 janvier 2026 une retraite aux flambeaux s'est déroulée dans la commune avec un meeting en présence de Sophie Binet. « Erasteel, c’est une société qui va très bien, qui a été rachetée par un fond de pension. C’est ce fond de pension qui aujourd’hui veut se débarrasser d’Erasteel et de son implantation en France, qui veut fermer le site alors que le site est viable et que nous avons un projet pour lui. Nous volons le maintien de l’usine, de l’activité, avec un projet industriel travaillé par les salariés », avait alors déclaré la secrétaire générale de la CGT.

Voir loin

Ainsi, il ne s’agit en aucun cas de se limiter à discuter du montant d'une prime au départ. Dorian Durban détaille le projet : : « Nous avons réuni l'ensemble des personnels et fait le point avec notre expert. Nous avons compris qu'on ne pouvait malheureusement pas être compétitifs sur les aciers rapides. Toutefois, la partie acier recyclable est tout à fait viable, c'est le sens du projet alternatif que nous avons élaboré avec l'ensemble des salariés de l'usine. Tous les corps de métiers ont travaillé à ce projet qui consiste en une réorganisation complète du site autour du recyclage. Ce projet permettrait de sauvegarder une centaine d'emplois (sur les 190 licenciements annoncés). Après avoir accepté de coconstruire ce projet avec les syndicats, la Direction d'Erasteel a soudainement annoncé qu'elle renonçait à poursuivre ».
Expertise à l'appui, l'intersyndicale CGT – CFE/ CGC et FO d'Erasteel soutient que le projet alternatif est rentable dès 2028. La semaine dernière, une délégation syndicale est allée porter le dossier auprès du ministère de l'Industrie, avec, notamment, la demande d'examiner les possibilités de participation de la Banque publique d’investissement (BPI). Sur le terrain, la lutte se poursuit encore de multiples et surprenantes façons. Des élèves sont ainsi venus aux portes de l’usine afficher leur photos et des effigies de rhinocéros, comme autant de symboles de la force de l'acier. Décidément, rien n'empêchera les enfants de Commentry de dire qu'ils ont besoin de voir leurs parents « travailler encore ».