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série d'été

Élan collectif (4/11) - « Pas juste un club un peu politisé » : au FC Sankt Pauli, être antifasciste en tribunes

1 juillet 2026 | Mise à jour le 1 juillet 2026
Par | Photo(s) : Ibrahim OT / AFP
Élan collectif (4/11) - « Pas juste un club un peu politisé » : au FC Sankt Pauli, être antifasciste en tribunes

Club pensionnaire de l’élite allemande – bien que relégué à l’issue de cette saison – le FC Sankt Pauli s’est imposé comme la référence mondiale d’un football de gauche.

Comment combattre aujourd’hui le fascisme par le football ? À Hambourg, depuis de nombreuses années, un club montre la voie, autant par l’engagement de ses supporters que par ses prises de position politiques. Focus sur le club de gauche le plus emblématique d’Europe, entre héritage punk et quête de survie sportive. Quatrième épisode de notre série d’été consacrée à ces moments où le sport est rattrapé par l’histoire et les grands mouvements collectifs.

Peut-être avez-vous déjà aperçu ce logo à tête de mort, blanc sur fond noir, sur le pull ou le tee-shirt d'un ou d'une camarade amateur de football (ou non d'ailleurs) ? Cette tête de mort n'est pas celle d'un simple drapeau pirate, mais l'emblème de tout un peuple : celui des supporters du FC Sankt Pauli. Club pensionnaire de l'élite allemande – bien que relégué à l'issue de cette saison – le deuxième club de Hambourg, dans l'ombre du Hambourg SV, s'est imposé comme la référence mondiale d'un football de gauche, fidèle à ses valeurs et porté par des supporters résolument antifascistes et engagés contre toutes les discriminations.

Une identité pleinement assumée

Tout commence en 1907 – et non en « 1910 » comme semble l’indiquer le logo du club – avec les premiers matchs de football de l'association de gymnastique Hamburg-St. Pauli Turnverein 1862. 1910, c’est plutôt la date à laquelle l'association rejoint la Fédération de football d'Allemagne du Nord. Le club ne prend officiellement le nom de FC Sankt Pauli qu'en 1924, lorsqu'il se détache de la structure de gymnastique. Son nom provient du quartier de Sankt Pauli, situé sur les rives de l'Elbe, au cœur de Hambourg. Longtemps vu comme le quartier chaud de la deuxième ville d'Allemagne, il est aujourd'hui connu pour son quartier rouge, sa célèbre Reeperbahn, sa vie nocturne, mais aussi pour la gentrification qui transforme progressivement le secteur. Et bien sûr pour son club de football. Aujourd'hui considéré comme une référence du foot antifasciste, le club a construit cette identité au fil des décennies. Dès 1963, il devient le premier club allemand à faire jouer un footballeur noir : Guy Acolatse, attaquant togolais qui portera ses couleurs pendant six saisons.

Mais c'est surtout à partir des années 1980 que l’identité politique du club s'affirme. Plusieurs facteurs expliquent cette évolution, notamment le déplacement du port commercial vers l'est de la ville. Ce changement provoque le déclin du quartier et laisse de nombreux immeubles vacants, rapidement investis par des squatteurs. Adrien, journaliste pour le média Unser Fußball, spécialisée dans le football allemand, explique : « C'est devenu un peu le quartier de la fête, du squat, le quartier antifasciste et antisystème. » La Hafenstraße (la rue du port, en français) est alors le centre d'une communauté anti-impérialiste et indépendante. Les occupations y sont progressivement légalisées, une situation qui perdure encore aujourd'hui.

Ces nouveaux habitants, proches des mouvements punks de l'époque, deviennent rapidement un soutien indéfectible du club et incarnent une alternative à la culture des supporters du Hambourg SV, déjà partiellement gagnée par des idées d'extrême droite et la montée du hooliganisme. C'est à cette période que la tête de mort, ou Totenkopf, s'impose comme symbole du club. L'idée est de se réapproprier un emblème souvent associé à l'extrême droite – et même à une division SS – pour en faire celui des marginaux et des classes populaires face aux clubs jugés plus bourgeois. Une identité que le FC Sankt Pauli a pleinement assumée et intégrée à sa communication.

Le club a depuis conservé cette ligne directrice et bâti une importante communauté de supporters autour de ces valeurs. C'est le cas de Pierre, membre et trésorier du FC Sankt Pauli francophonie fan club, qui raconte être tombé amoureux du club lors d'une visite à Hambourg : « Ce n'est pas juste un club de foot un peu politisé dans les tribunes, mais une structure qui agit dans le quartier à travers des crèches, de l'aide sociale et bien plus encore. »

Une équipe (presque) parfaite

Au sein de la gauche européenne, le club hambourgeois s'est ainsi imposé comme une référence, non pas grâce à ses performances sportives, mais à travers ses engagements militants. Le FC Sankt Pauli s'est forgé une image de club mobilisé sur de nombreux combats. En 1988, lorsque les supporters découvrent que Wilhelm Koch, dont le stade porte alors le nom, aurait été membre du Parti nazi, l'enceinte est rebaptisée Millerntor-Stadion. En 2002, le club affirme son opposition au sexisme en retirant une publicité jugée dégradante pour les femmes. En 2016, le FC Lampedusa, structure d'accueil destinée aux réfugiés à Hambourg, devient l'une des équipes affiliées au club. Puis, en 2017, le stade ouvre ses portes aux manifestants opposés au G20 afin de leur offrir un lieu où dormir.

Par ailleurs, la règle dite du « 50+1 », propre au football allemand, garantit qu'aucun investisseur ne puisse prendre seul le contrôle d'un club. Plus de 50 % du pouvoir décisionnel reste ainsi entre les mains des membres et supporters, assurant un équilibre entre les impératifs économiques et les intérêts de la communauté, même si certains cas, comme celui du RB Leipzig, alimentent régulièrement les débats. Pour Adrien, cette règle constitue l'une des grandes spécificités du football allemand : « La règle du 50+1, c'est vraiment l'idée que le supporter a son mot à dire, que ce soit sur l'élection des présidents ou sur les décisions stratégiques, sociales et écologiques. » La gouvernance du FC Sankt Pauli est à l’unisson de la tradition incarnée par les supporters : et les derniers présidents du club, dont le mandat en cours, venaient du tissu culturel et associatif de la ville.

Pourtant, le club n'échappe pas aux controverses. Au lendemain des attaques du 7 octobre 2023, les supporters se divisent, notamment autour du soutien apporté à Israël par l’un des courants animant les tribunes. De nombreux fan-clubs internationaux, dont le FC Sankt Pauli francophonie fan club, signent alors un communiqué dénonçant la politique coloniale israélienne. Certains groupes vont même jusqu'à s'auto-dissoudre, notamment en Écosse, en Grèce ou au Pays basque. Pour Pierre, cette prise de position était nécessaire afin de rappeler que le club ne se résume pas à sa base allemande et que ces divergences s'expliquent aussi par une histoire nationale différente de celle des autres pays européens. Le capitaine australien Jackson Irvine, figure emblématique du quartier et particulièrement apprécié des supporters, s'est quant à lui affiché sur les réseaux sociaux avec un maillot de la sélection palestinienne.

Comment survivre ?

Face à tous ces engagements, il est difficile de tracer une limite à l'investissement du club. Si sa ligne politique reste la même – ouverture au plus grand nombre, inclusion et antifascisme –, il doit également assurer sa pérennité économique. Cette recherche d'équilibre s'est notamment illustrée par une opération inédite : la vente de parts du stade aux supporters afin de réduire l'endettement du club. L'initiative a permis de lever près de 30 millions d'euros. Pierre a lui-même acquis une de ces parts, ce qui lui donne désormais la possibilité de participer aux assemblées générales et d'y faire entendre sa voix : « On essaye de monter un autre modèle économique du football que le foot-business de la Fifa. »

Sur le plan sportif, la situation est plus délicate. Bon dernier et relégué de Bundesliga à l'issue de la saison 2025-2026, le club hambourgeois devra tout mettre en œuvre pour retrouver rapidement l'élite du football allemand. Pourtant, son histoire montre que sa réputation ne s'est jamais construite sur son palmarès. À l'exception d'un titre de deuxième division remporté en 2024, Sankt Pauli n'a jamais soulevé de trophée majeur. Mais cela importe finalement peu à ses supporters. Comme le souligne Adrien : « Ce ne sont clairement pas les résultats qui ont fait la renommée de Sankt Pauli. » Pierre partage ce sentiment, même s'il espère une remontée rapide : « Peu importe le résultat, il y a toujours cette ambiance de fête au sein du stade. » Le club peut également compter sur une économie soutenue par une communauté internationale toujours plus nombreuse, notamment grâce à la vente de produits dérivés qui contribue fortement à son rayonnement et à sa stabilité financière. Ainsi, Sankt Pauli parvient à conjuguer équilibre économique et engagement politique. Son combat contre le fascisme, le sexisme, l'homophobie et toutes les formes de discrimination en fait une figure singulière dans le paysage du football européen, où ses supporters se retrouvent et continuent la lutte dans et en dehors des tribunes.