25 juin 2026 | Mise à jour le 25 juin 2026
À Caudan, dans le Morbihan, l’avenir de la Fonderie de Bretagne n’a jamais semblé aussi incertain. Un an après la reprise du site par Europlasma, la CGT dénonce un échec industriel annoncé, tandis qu’un rapport parlementaire sur les fonds spéculatifs met en lumière les pratiques du groupe et les dangers d’une industrie livrée aux logiques financières.
Le 15 juin dernier, la CGT de la Fonderie de Bretagne tirait à nouveau le signal d’alarme. Soixante années de savoir-faire industriel, 266 emplois directs et l’avenir d’un territoire entier sont aujourd’hui menacés. Après avoir alerté dès le mois de mai sur la situation catastrophique de l’entreprise, le syndicat estime désormais que le site de Caudan, dans le Morbihan, est confronté à un risque imminent de liquidation judiciaire.
Les faits sont accablants. Selon la CGT, l’outil industriel est quasiment à l’arrêt, avec une seule journée de production de moulage réalisée depuis le début de l’année 2026. Le projet de diversification dans la fabrication d’obus, présenté comme le pilier du redressement lors de la reprise de l'ex-fonderie automobile par Europlasma, reste à l’état de promesse : aucune commande ferme n’est connue et aucun obus n’a été produit. Dans le même temps, les salariés subissent une situation sociale de plus en plus dégradée, marquée par une forte montée des risques psychosociaux et une inquiétude permanente quant à leur avenir professionnel.
Tous les voyants au rouge
Maël Le Goff, délégué CGT de la fonderie, décrit un tableau apocalyptique : « La production est arrêtée depuis le 27 novembre 2025. Au moment de la reprise par Europlasma, un incendie s'est déclaré sur un four dans la nuit du 19 au 20 janvier et, depuis, la remise en marche de la production a été décalée plusieurs fois. Europlasma promettait d'importants volumes de production (250 000 obus en 2025 et 700 000 en 2026). Il n'en a rien été. Ils promettaient aussi un investissement de 7,5 millions et ils n'en ont mis que 4,5. Aujourd'hui, Europlasma annonce son intention de céder son pôle Défense à un nouveau repreneur, mais nous n'avons pas d'éléments. »
Dans l'attente d'une remise en production, les salaires ne sont que partiellement versés et le moral est au plus bas. « Un de nos camarades s'est suicidé il y a deux mois », indique sobrement Maël Le Goff, persuadé du lien entre cet acte dramatique et les difficultés que vivent les salariés de la Fonderie. L’annonce du refus des commissaires aux comptes de certifier les comptes annuels et consolidés 2025 d’Europlasma n'a en outre rien arrangé. Pour les représentants du personnel, ce refus constitue un signal extrêmement grave sur la santé financière du groupe et renforce les doutes sur sa capacité à assurer l’avenir de ses différents sites industriels.
Une stratégie peu solide…
La crise que traverse la Fonderie de Bretagne trouve un écho particulier dans les conclusions de la commission d’enquête parlementaire sur « la prédation des capacités productives françaises par les fonds spéculatifs », dont le rapport, publié lundi 15 juin sous la responsabilité de la députée LFI Aurélie Trouvé, étrille les fonds d’investissement vautours. Fruit de plusieurs mois d’auditions et d’investigations, ce document constitue un réquisitoire sévère contre certaines pratiques financières qui fragilisent l’industrie française. Les parlementaires y dénoncent des acteurs dont « la seule boussole est le profit », et dont les interventions se traduisent trop souvent par « des emplois détruits, des dettes alourdies et des outils de production à l’abandon ».
Parmi les dossiers étudiés, le rapport souligne que le groupe Europlasma s’est développé ces dernières années par le rachat d’entreprises industrielles en difficulté, souvent présentées comme stratégiques pour la souveraineté nationale : les Forges de Tarbes, dans les Hautes-Pyrénées, spécialisées dans la fabrication de corps d’obus ; Valdunes, dans le Nord, dernier fabricant français de roues ferroviaires, puis la Fonderie de Bretagne ont ainsi rejoint successivement le périmètre du groupe.
Mais les parlementaires s’interrogent sur la solidité réelle de cette stratégie. Derrière les annonces de relance industrielle, ils mettent en évidence une dépendance forte aux financements externes et aux aides publiques. Le rapport rappelle également qu’Europlasma s’appuie largement sur les financements du fonds Alpha Blue Ocean, décrit lors des auditions comme un acteur financier dont les interventions ont fréquemment conduit à la destruction de valeur pour les actionnaires et à la fragilisation des entreprises concernées. Le rapport conforte ainsi les révélations de Mediapart, qui évoquait par ailleurs les menaces dont font l'objet les militants de la CGT lorsqu'ils essaient de lancer l'alerte.
Des promesses et des interrogations
Les travaux parlementaires montrent que la Fonderie de Bretagne n’est pas un cas isolé. Aux Forges de Tarbes, reprises en 2021, Europlasma avait promis de faire du site un acteur majeur de la production de munitions. Si le contexte géopolitique a ensuite créé de nouveaux débouchés, les auditions ont révélé les interrogations persistantes sur la capacité financière du groupe à soutenir durablement ses ambitions industrielles. À Valdunes, repris en 2024 après des mois de mobilisation des salariés et des élus, la situation reste étroitement dépendante des financements publics et de la capacité du groupe à réaliser les investissements annoncés. Quant aux salariés de la Fonderie de Bretagne, ils redoutent que leur site ne soit sacrifié après avoir servi de vitrine à une opération présentée comme exemplaire…
Le 18 juin 2026, trois jours après la publication du rapport parlementaire, la députée LFI Aurélie Trouvé s’est rendue à Caudan à l’invitation des représentants du personnel. Devant les salariés, elle a souligné que les millions d’euros d’argent public mobilisés pour soutenir la reprise du site imposaient de devoir rendre des comptes. Elle a également appelé à une transparence totale sur les discussions en cours autour d’une éventuelle cession et estimé que l’État ne pouvait rester spectateur de la situation. « Les salariés ne doivent pas devenir les victimes d’une stratégie financière qui ferait passer les intérêts des actionnaires avant ceux de l'emploi, de l’industrie et des territoires », a-t-elle assuré. Maël Le Goff, de son côté, a salué les résultats de la commission parlementaire : « Le rapport de la députée nous a permis de comprendre que c'est Emmanuel Macron qui a ouvert la boîte de Pandore en 2014. Comme ministre de l'Économie, il a permis à des fonds d'investissement de racheter des entreprises industrielles en difficulté comme la nôtre. »
La CGT réclame de la transparence
La CGT dresse désormais un constat sans appel. Après avoir bénéficié d’aides publiques importantes, Europlasma chercherait aujourd’hui à céder ses activités de défense, dont la Fonderie de Bretagne, sans que les salariés, les élus et les citoyens disposent d’informations précises sur le projet industriel qui pourrait succéder. Le syndicat réclame la transparence immédiate sur les négociations en cours et une intervention d’urgence de l’État afin d'empêcher la liquidation judiciaire du site. « Nous demandons la protection de l'État », déclare Maël Le Goff.
Au-delà du seul cas de la Fonderie de Bretagne, l’affaire constitue désormais un test grandeur nature pour les pouvoirs publics. Le rapport parlementaire d’Aurélie Trouvé a mis en évidence les dégâts causés par certaines logiques spéculatives sur l’industrie française. À Caudan, les salariés attendent désormais que ces constats débouchent sur des actes.