16 juin 2026 | Mise à jour le 16 juin 2026
La commission d’enquête parlementaire consacrée à « la prédation des capacités productives françaises par les fonds spéculatifs » a rendu son rapport ce lundi 15 juin. Ce dernier décrit comment de nombreuses entreprises détenues par des fonds d’investissement sont menées à la faillite, victimes d’une logique de court-terme uniquement mue par la recherche d’une rentabilité élevée. Une finance prédatrice insuffisamment régulée, qui a trouvé dans la France de Macron un terrain de jeu privilégié.
Elsan (groupe de cliniques privées), Cerba HealthCare (laboratoire d'analyses médicales), Vivarte (groupe d'enseignes de vêtements telles que La Halle, Naf Naf…), Lapeyre (enseigne de menuiserie), Verallia (production de verre), Kem One (producteur de PVC et de soude), Erasteel (aciers rapides)… Ces entreprises – et bien d'autres ! – ont en commun d'être détenues par des fonds d'investissement, « dont la seule boussole est le profit et dont le passage laisse trop souvent des emplois détruits, des dettes alourdies et des outils de production à l'abandon ». Ces mots sont ceux d’Aurélie Trouvé, députée La France insoumise élue dans la Seine-Saint-Denis, dans son rapport publié lundi 15 juin, après la commission d’enquête sur « la prédation des capacités productives françaises par les fonds spéculatifs », dont elle est rapporteure.
Ce rapport au vitriol et les instructifs comptes-rendus des auditions (sur plus de 800 pages) font la lumière sur les techniques de prédation d'une finance insuffisamment régulée, dont les logiques de court terme et de rentabilité excessive menacent des pans entiers de l'économie, notamment la santé ou l'industrie lourde… « Le sujet peut sembler très technique de prime abord ; ses conséquences, elles, sont bien concrètes et intéressent directement des millions de nos concitoyens », peut-on lire dans le rapport.
Mariage avec promesse de divorce
Le rapport décortique plus particulièrement les techniques de rachat avec effet de levier, plus connues sous le nom de LBO (Leveraged buy-out), « une opération par laquelle un fonds d'investissement prend le contrôle d'une entreprise en finançant très majoritairement son acquisition par un endettement, via une holding ». « Dans un LBO, c'est l'entreprise cible qui rembourse la dette à partir de son activité opérationnelle : l'entreprise paye elle-même son rachat », décrit le rapport, citant Nicolas Bédu, maître de conférences à l'université de Montpellier. Par définition, un LBO est « un mariage avec promesse de divorce », explique encore l'universitaire.
« L'opération de LBO peut conduire le fonds d'investissement à faire pression de façon significative sur l'entreprise pour maximiser ses profits et réduire ses coûts au détriment de l'intérêt économique et social de long terme. La recherche d'un profit maximal lors de la revente de l'entreprise au bout de quelques années peut aussi conduire à céder des actifs stratégiques à des acteurs étrangers », peut-on lire dans le rapport. Le poids de la dette et l'exigence d’un taux de rentabilité élevé grèvent les capacités d'investissement des entreprises cibles, accroissent leur risque de défaillance et dégradent les conditions de travail des salariés.
Mutares, une holding très vorace
La commission parlementaire s'est aussi intéressée aux fonds qui ciblent des entreprises en difficulté, siphonnant la trésorerie et vendant les actifs tout en bénéficiant d'aides publiques généreuses, selon le rapport. Ce dernier ausculte notamment la holding industrielle allemande Mutares, qui a notamment racheté Lapeyre en 2021 ; ainsi qu’Europlasma, entré au capital des Forges de Tarbes, de Bretagne et de Valdunes, et financé par le fonds Alpha Blue Ocean, « connu pour systématiquement ruiner les actionnaires des entreprises dont il fait l'acquisition ».
« Les fonds de retournement, dits aussi fonds vautours, tels que Mutares rachètent des entreprises en difficulté, exploitent la trésorerie de ces entreprises par différents instruments (frais de conseil, frais de gestion, remontées de dividendes injustifiées), sans volonté de redresser durablement ces entreprises. » « La remontée agressive de trésorerie des entreprises cibles vers la holding mère s'accompagne inévitablement d'un même schéma : vente des actifs, tensions avec les salariés et, dans certains cas, recours au régime de garanties des salariés (AGS) lorsque l'entreprise a été vidée de sa substance. » Toujours selon le rapport, Mutares a acquis une trentaine d'entreprises en difficulté depuis 2008. Une minorité a bénéficié d'un redressement durable. Sur les 21 entreprises que Mutares a rachetées et ne détient plus, au moins 16 ont été conduites à la barre d'un tribunal de commerce.
Paris, the place to be
Le rapport observe enfin que cette finance prédatrice s'est développée notamment après la crise financière de 2008, laquelle a obligé les banques à renforcer leurs règles prudentielles en matière de financements de moyen et long termes aux entreprises. Sous Emmanuel Macron, « la France est devenue the place to be pour le capital-investissement. Notre pays est le territoire européen le plus exposé aux stratégies de capital transmission à effet de levier, avec toutes les vulnérabilités que cela comporte pour la souveraineté économique nationale et la pérennité de nos capacités productives. »
Le rapport, qui questionne par ailleurs le rôle des tribunaux de commerce et celui de la Banque publique d'investissement, avance un « droit de préférence salariale », en écho à la proposition de loi déposée en avril 2026, visant à faciliter la reprise d'entreprises par les salariés sous forme de coopératives. Surtout, il plaide pour un renforcement de la régulation, des exigences de rentabilité plus faibles, des alternatives au financement à travers un pôle public bancaire. « Les fonds d'investissement ne doivent plus pouvoir agir en toute impunité au détriment de l'intérêt général, de la pérennité des entreprises, de la souveraineté industrielle de la France et des droits des salariés. Un encadrement beaucoup plus strict de leurs pratiques est nécessaire pour, à terme, désarmer ces fonds vautours et réduire la place qu'ils occupent dans le financement de l'activité économique », conclut la rapporteure Aurélie Trouvé.