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HISTOIRE

Un père dans le BTP encarté à la CGT : Zinédine Zidane, une enfance ouvrière

30 juillet 2026 | Mise à jour le 30 juillet 2026
Par | Photo(s) : LOU BENOIST / AFP
Un père dans le BTP encarté à la CGT : Zinédine Zidane, une enfance ouvrière

À Paris, le 28 juillet, Zidane a été nommé sélectionneur de l'équipe de France de football par la FFF.

L’arrivée de Zinédine Zidane à la tête des Bleus remet en lumière une trajectoire souvent réduite à une success story sportive : celle d'une famille ouvrière issue de l'immigration algérienne et d'un enfant des quartiers nord de Marseille qui s’est formé au ballon entre les tours HLM.

Il revient. Zinédine Zidane a été officiellement nommé sélectionneur de l'équipe de France de football le 28 juillet, mettant un terme au faux suspens qui durait depuis quelques mois… voire années. Champion du monde, Ballon d'or, meneur de jeu-star du Real Madrid puis entraîneur (à succès) du même club… Diriger la sélection nationale est l'occasion pour l'homme de 54 ans d'allonger encore ce palmarès et de poursuivre une carrière de prestige. Mais au-delà des titres, la gloire et la célébrité, Zinédine Zidane est un enfant des quartiers nord de Marseille. Retour sur un parcours social où, comme souvent, football et monde ouvrier combinent.

Une histoire coloniale

Mais avant Zinédine, l'histoire des Zidane est une histoire coloniale. Smaïl Zidane, son père, grandit dans la misère en Kabylie où il travaille la terre pour des colons français. À 18 ans, en 1953, il déménage en France, et devient ouvrier de la construction pendant neuf ans, sur des chantiers en Seine-Saint-Denis, période pendant laquelle il se syndique à la CGT, et fréquente un « cercle ouvrier » animé par un prêtre et un imam qui donnent les informations de France et d’Algérie, selon des informations rappelées par le sociologue Stéphane Beaud consacré à Zinédine Zidane et qui vient de paraître à La Découverte. Il s’engage politiquement, notamment en manifestant pour le FLN en 1961. Smaïl est sur le point de retourner en Algérie après l'indépendance, en 1962, lorsqu'il rencontre Malika, qui deviendra son épouse et la mère de ses enfants. Ils restent en France, s'installent d'abord à Bassens puis à la Castellane, deux quartiers populaires dans le Nord de la cité phocéenne. C'est ici que grandit Zinédine, dernier né d'une fratrie de cinq.

La famille Zidane appartient à ce que le sociologue Abelmalek Sayad définit – dans son article de 1977 paru dans la revue Les actes de la recherche en sciences sociales Les trois « âges » de l’émigration algérienne en France – comme le « deuxième âge » de l'émigration algérienne correspondant à la période des années 1950 où la migration devient un phénomène plus large et ordinaire en Algérie, notamment en raison des transformations imposées par la colonisation française au territoire, tandis qu'en parallèle, en France, les besoins en main d'œuvres sont croissants. « C’est la dialectique entre les structures familiales et les structures de l’émigration, en Algérie d’abord, en France ensuite, qui est au coeur du processus de transformation des conditions et des positions des émigrés », résume alors le chercheur. À ce stade, l'émigration est encore perçue comme temporaire avant un retour au pays… quand bien même elle s’avèrera définitive. Un itinéraire qui sera justement celui de Smaïl Zidane.

Alors Zinédine Zidane, un « fils d'immigré » ? Il faut nuancer cette affirmation pour Stéphane Beaud, toujours dans son essai consacré au footballeur. En effet, si Malika est née en Algérie, elle a emménagé en France dès l'âge de cinq ans, où elle a passé toute sa scolarité. « On peut considérer que les diverses formes précoces de socialisation française de Malika ont largement contribué à ancrer plus fortement ses cinq enfants dans la « culture française », sans compter l'influence qu'elle a dû avoir sur son mari », explique le chercheur dans son livre.

Au sud, c’était les HLM

Smaïl Zidane travaille à partir de 1962 dans l'usine CODER, qui fabrique du matériel de transport. C'est l'assistante sociale de l'usine qui va aider la famille à obtenir leur appartement en HLM à la Castellane, alors nouvellement construite et prête à héberger 6 000 personnes dans un confort moderne jusqu'alors hors d’atteinte des classes populaires. Les politiques urbanistiques de ces années-là tendent vers la construction rapide et en masse d'immeubles HLM, notamment pour faire disparaître les bidonvilles.

En avril 2015, le joueur parlait de son enfance dans le quotidien L'Équipe : « Quand j'étais petit, on ne rêvait pas. On était dans le quartier, et ce qu'on voyait à la télé, cela semblait inaccessible, c'était un autre monde (…) C'était ce qu'on voyait à proximité qui nous paraissait accessible. » L'immeuble de la famille Zidane jouxte la place de la Tartane, vaste espace bétonné typique des constructions HLM des années 1960 et 1970, idéal pour tâter du ballon…

Zinédine Zidane évolue donc dans une famille modeste et laborieuse, son père travaille désormais au supermaché Casino du coin et sa mère est femme au foyer. Tous deux tiennent à la réussite scolaire de leurs enfants. Surtout, à leur éviter des mauvaises fréquentations dans ce quartier défavorisé. Zidane reviendra plusieurs fois en interview sur la surveillance intense de ses parents et l'autorité de son père. Pour autant, le futur champion du monde ne s'intéresse pas beaucoup à l'école, qu'il arrête à 14 ans. Il a déjà découvert le foot, en bas de chez lui, et s'y adonne avec ferveur. Son père lui a offert une paire de crampon à l'âge de 11 ans.

Il intègre le centre de formation de l’AS Cannes trois ans plus tard, avant une montée en puissance (plus progressive que pour un autre type de prodige comme par exemple Kylian Mbappé) jusqu’à atteindre les performances exceptionnelles que l’histoire a retenues. C'est le paradoxe de ce joueur, qui finira par incarner la France, jusqu'à la cérémonie d'ouverture des Jeux Olympiques de Paris 2024, après avoir été un mauvais sujet pour l'institution scolaire, canal habituel de réussite sociale ou en tout cas perçu comme tel.

Trajectoires contrastées

Les succès sportifs de Zidane comme joueur, en club et en équipe de France, ont pu occulter avec les années ses origines ouvrières dans les récits qui l'entourent. On retient de Zidane une success story méritocratique, «Il montre que tout le monde peut réussir » lit-on le 29 juillet en titre dans L’Équipe, alors que le principal intéressé ne se montre lui-même pas dupe de cette version de l'histoire : « J'ai eu la chance de jouer un petit mieux au foot que les autres, ce n'est pas une raison pour me prendre pour quelqu'un d'autre. Je reste celui que j'étais » confie-t-il à Psychologies Magazine en juin 2006, à la fin de sa carrière de joueur.

Quelques semaines après cet entretien, son coup de boule contre le joueur italien Materazzi en finale de la Coupe du monde 2006, lui vaut un carton rouge (le 14e de sa carrière de joueur) et coûte peut-être le titre à l’équipe de France. Suffisant pour entacher son image ? Non, le public restera indulgent avec le meneur de jeu, un sondage dans Le Parisien estimant après la finale que 61 % de la population lui pardonnait son geste. Pour autant, Stéphane Beaud voit dans cette agressivité zidanesque peut-être un héritage de ses débuts à la Castellane, une expression de son « habitus social », une hargne sur le terrain née de la violence que l’on peut parfois rencontrer lorsque l’on joue dans une cité.

La trajectoire médiatique de Zidane en dit en tout cas moins, sans doute, sur le joueur lui-même que sur ce que la société française attendait d'un joueur star au tournant du XXIe siècle : un vainqueur avec une personnalité discrète et humble qui puisse incarner l'esprit « Black blanc beur » sans trop cliver le public. Quitte à faire litière d’une histoire familiale qui est aussi une histoire collective.