Front populaire : les femmes, grandes oubliées du progrès social

Juin 1936. Les biscuitières de l'entreprise anglaise Huntley & Palmers, à La Courneuve (Seine-Saint-Denis) occupent joyeusement leur usine. Elles réclament de meilleurs salaires et conditions de travail.
Dans la mythologie du Front populaire, on distingue pêle-mêle des poings levés, des usines occupées, des bals, des bicyclettes et des tandems, des trains bondés au moment des congés payés, une atmosphère de joie et beaucoup d'espoirs. Ceux des femmes sont immenses. Depuis la fin de la Première Guerre mondiale, le droit de vote leur a toujours été refusé. La Chambre des députés a eu beau adopter pour la première fois, en 1919, une proposition de loi instaurant le vote des femmes, le Sénat l'a retoquée en 1922. Le blocage a persisté au Sénat avec des textes adoptés à la Chambre en 1925 et 1932. En outre, malgré l'injonction faite aux femmes de repeupler le pays, elles représentent plus d'un tiers de la population active au milieu des années 1930. Pourtant, leur salaire est considéré seulement comme un revenu « d'appoint », et il est inférieur à celui des hommes, même à travail équivalent.
« Toutes les études – notamment les travaux des historiennes Catherine Omnès et Laura Lee Downs – portant sur le salaire des femmes au XIXe siècle et au début du XXe siècle le montrent : un abattement est systématiquement appliqué au salaire des femmes, même à travail égal. Cet abattement est formellement reconnu, puisque figurent à l'entrée de certains ateliers le tarif du soudeur, 1 franc, et celui de la soudeuse, 75 centimes, voire 50 centimes », rappelle Rachel Silvera, économiste et autrice d'Un quart en moins. Des femmes se battent pour en finir avec les inégalités de salaires (éditions La Découverte). L'avènement du Front populaire pourrait marquer un tournant égalitaire au bénéfice des femmes. Mais cela a-t-il vraiment été le cas ?
Premières victimes de la crise
L'année 1934 est marquée par la manifestation antiparlementaire des mouvements de droite et des ligues d'extrême droite du 6 février, place de la Concorde, à Paris. Un an plus tard, le 1er mars 1935, la Chambre des députés adopte le vote des femmes par 453 voix pour et 124 contre. Une fois de plus, le Sénat ne réagit pas. Comment l'expliquer ? « Sur cette question, la France faisait à l'époque figure de parent pauvre, car la plupart des pays européens avaient déjà donné le droit de vote aux femmes, relève l'historien Louis-Pascal Jacquemond. Le Parti radical, qui s'est construit sur l'anticléricalisme, y était le plus rétif, persuadé que donner le droit de vote aux femmes revenait à donner le pouvoir aux curés. Par ailleurs, alors qu'en Grande-Bretagne et aux États-Unis le personnel politique avait connu un renouvellement assez fort, les dirigeants de l'État français, nés pour la plupart dans les années 1870, étaient les mêmes depuis des décennies. Leur état d'esprit n'était pas très ouvert. »
En juillet 1935 paraissent « les décrets-lois déflationnistes de Laval, lesquels visent, entre autres, à renvoyer les femmes mariées salariées à leur foyer », écrit l'historien dans L'Espoir brisé. 1936, les femmes et le Front populaire (éditions Belin). Il souligne que les femmes sont « les premières victimes » de la crise économique des années 1930 à 1935. Des grèves éclosent, comme celle des midinettes, les ouvrières de la haute couture parisienne, en mai 1935, à la suite de l'annonce d'une diminution de salaire. Lancée chez Lanvin par Germaine Hénaff, adhérente de la CGTU, elle se propage dans les maisons Chanel, Worth, Paquin, Nina Ricci… Les ouvrières finissent par obtenir le retrait des baisses de salaire, l'interdiction dans certaines maisons du travail à la pièce et l'absence de sanctions pour faits de grève. « Les midinettes organisent un bal pour fêter la victoire, le 30 mai. Elles entrent dans l'imaginaire du prolétariat, montrent la possibilité de luttes victorieuses en temps de crise », résume le sociologue Claude Didrit, dans Les Midinettes, avant-garde oubliée du prolétariat (L’Homme et la société).
Seconds rôles au gouvernement
Lorsque les élections législatives de 1936 donnent la majorité à la coalition du Front populaire, formée à la suite des émeutes fascisantes du 6 février 1934, le socialiste Léon Blum, chef de file du parti majoritaire, entend bien tenir la promesse qu'il a faite en 1930 à des féministes. L'historien Antoine Tarrago en relate les circonstances dans son ouvrage Léon Blum et l'émancipation des femmes (éditions Tallandier). Lors d'un banquet organisé par plusieurs associations, dont le Conseil national des femmes françaises (CNFF) et l'Union française pour le suffrage des femmes (UFSF), Léon Blum affirme que si la SFIO arrive au pouvoir avant que les femmes obtiennent le droit de vote, des femmes feront immédiatement partie du gouvernement comme ministres.
En réalité, elles n'auront que le titre de sous-secrétaire d'État, sous tutelle d'un ministre homme. Il s'agit d'Irène Joliot-Curie à la Recherche scientifique, de Suzanne Lacore à la Protection de l'enfance, et de Cécile Brunschvicg à l'Éducation nationale. La France se retrouve donc avec trois femmes au gouvernement alors qu'elles ne sont ni électrices, ni éligibles et même, pour les deux d'entre elles qui sont mariées, civilement mineures. « Léon Blum n'avait pas mis le droit de vote des femmes au programme du Rassemblement populaire, car il était très attentif à maintenir le lien avec les députés radicaux afin d'éviter qu'ils ne basculent à droite, analyse Louis-Pascal Jacquemond. Il avait seulement prévu de convier une femme à participer au gouvernement. Avec trois, une pour chaque sensibilité politique, les femmes étaient censées être déjà bien chanceuses ! » Antoine Tarrago souligne tout de même que « ce serait oublier les contradictions internes au PCF et à la SFIO que d'imputer cette décision aux seuls radicaux. Ces deux partis ont eux aussi été contaminés par des craintes similaires [liées au prétendu penchant réactionnaire des Françaises, NDLR], qui remettent en cause leur détermination à voir advenir le suffrage féminin ».
Grèves et joie pure
Avant même la nomination, le 4 juin, du gouvernement socialiste, des grèves et des occupations d'usines ont commencé fin mai et se sont multipliées pendant tout le mois de juin. On compte « 12 000 grèves, dont 9 000 avec occupation, entraînant environ 2 millions de grévistes », écrit Louis-Pascal Jacquemond, qui signale le rôle des femmes, bien que minoritaires, dans ce mouvement. Elles ravitaillent les hommes qui restent sur place jour et nuit, entretiennent le matériel, nettoient les ateliers et participent aux « fêtes de la joie » (la philosophe Simone Weil parlera de « grèves et joie pure ») que constituent les occupations d'usines, pendant lesquelles on ne dédaigne pas chanter et danser.
Les accords de Matignon sont signés dans la nuit du 7 au 8 juin 1936, en échange de la cessation de l'occupation des usines. Les congés payés et le passage de quarante-huit à quarante heures de travail sont votés et bénéficient à tous. Il n'en est pas de même pour les accords sociaux et salariaux résultant des conventions collectives négociées par les commissions mixtes créées le 24 juin. « Le problème, c'est que les délégués ouvriers qui négocient en 1936 sont souvent des hommes, y compris dans les industries féminisées, explique Morgan Poggioli, docteur en histoire et auteur d'À travail égal, salaire égal ? La CGT et les femmes au temps du Front populaire (éditions universitaires de Dijon). La question de la condition féminine au travail n'est pas au premier rang dans l'ordre de leurs priorités. Les femmes sont considérées comme une catégorie de travailleurs fragilisés, au même titre que les jeunes ou la main-d'œuvre étrangère. Même si le grand mot d'ordre à la CGT comme à la CGTU est bien « À travail égal, salaire égal », il n'est pas fait grand-chose pour que ce principe soit appliqué. »
Grilles de salaires séparées
Au bout du compte, même si les salaires dans leur ensemble sont revalorisés, le principe du salaire féminin persiste. « Il est même officialisé dans plus de 6 000 conventions collectives », rappelle Rachel Silvera. Dans son livre La Bataille du salaire féminin, Slava Liszek, syndicaliste CGT devenue historienne, relève qu'il existe des grilles de salaires séparées pour les hommes et les femmes, mais aussi pour un même poste, en fonction du sexe du travailleur.
Des salaires inférieurs à ceux des hommes ; le suffrage universel de nouveau ignoré par le Sénat alors que la Chambre des députés se prononce à l'unanimité en sa faveur le 30 juillet 1936 ; le droit à l'avortement demeuré illégal alors que priorité est donné à une politique nataliste ; une influence peu significative des premières femmes présentes au gouvernement… Le Front populaire aurait-il douché tous les espoirs des femmes ? En 1938, un texte supprime l'incapacité juridique de la femme mariée, désormais jugée apte à détenir une carte d'identité, un passeport, et, avec l'autorisation de son mari, un compte -bancaire. Elle peut aussi s'inscrire à l'université ou passer un examen sans autorisation. Tout de même, « la moisson est bien maigre », écrit Louis-Pascal Jacquemond. Il reste que la participation des femmes aux grèves de 1936, et pour certaines d'entre elles aux négociations salariales, a laissé des traces et semé des graines. Elles deviennent plus nombreuses au sein des partis politiques et des syndicats.
La CGT profite amplement de cette ruée syndicale féminine. « La CFTC avait opté dès sa création en 1919 pour l'organisation séparée des femmes avec des syndicats féminins, rembobine -Morgan Poggioli. En certaines occasions, cela a pu la rendre plus attractive pour les femmes que la CGT ou la CGTU. Après le Front populaire, la CGT réunifiée passe de 750 000 adhérents, avec moins de 10 % de femmes, à plus de quatre millions d'adhérents, dont un demi-million d'adhérentes. Paradoxalement, les femmes n'ont pas obtenu le droit de vote à l'échelle nationale, mais elles sont devenues électrices et éligibles au niveau des -délégations ouvrières, les ancêtres des représentants du personnel. C'était une forme d'accession à la citoyenneté sociale. » Une fois les femmes intégrées à l'organisation syndicale, celle-ci commence à prendre conscience de la nécessité d'obtenir l'égalité salariale. Mais, « à ce moment-là, on se situe presque à la fin du Front populaire, et la CGT n'est plus en position de force face à un gouvernement hostile à cette mesure », constate -Morgan Poggioli.
Un terrain d'émancipation
Même si l'espoir des femmes fut en partie « brisé », Louis-Pascal Jacquemond analyse cette période du Front populaire comme un extraordinaire terrain d'émancipation pour de nombreuses femmes. Elle donnera naissance à une nouvelle génération, qui prendra part à la Résistance. En 1944, l'Assemblée consultative provisoire d'Alger accordera enfin le droit aux femmes d'être des citoyennes à part entière, ce qui leur permettra de voter aux élections municipales des 29 avril et 13 mai 1945. Quant à l'arrêté Croizat du 30 juillet 1946, il mettra fin aux abattements sur les salaires féminins, mais seulement, dans un premier temps, pour les emplois identiques tenus par des hommes et des femmes et à l'exception des secteurs féminisés. « Il faudra attendre 1950 pour que le principe “À travail égal, salaire égal” soit inscrit dans la loi [loi du 11 février 1950 relative aux conventions collectives et aux procédures de règlement des conflits collectifs de travail] », fait remarquer Rachel Silvera.
Mais, selon l'économiste, des traces de ce double standard subsistent aujourd'hui. « Dans notre société, on n'arrive pas encore à considérer que le travail des femmes vaut vraiment celui des hommes, déplore-t-elle. On trouve par exemple naturel qu'une sage-femme touche moins en fin de carrière qu'un ingénieur hospitalier, alors qu'ils sont recrutés au même niveau et ont des responsabilités analogues. » Louis-Pascal Jacquemond regrette lui aussi cette hiérarchie persistante. « À compétence égale, à l'intérieur d'une entreprise, on voit bien que le parcours des hommes est à la fois plus rapide et plus élevé que celui des femmes, constate l'historien. Le stéréotype selon lequel ils seraient les mieux à même de réaliser la carrière idéale persiste, ce qui freine celle des femmes. » Un combat entamé de longue date et pas encore achevé.