Intelligence artificielle dans les services publics : face à la machine, soyons humainement intelligents

Selon Émilie Agnoux, « avec l’élection présidentielle de 2027, nul doute que des candidats mettront la pression pour diffuser massivement l’IA dans nos services publics au prétexte d’économies et de suppressions de postes ».
L'intelligence artificielle (IA) est devenue une réalité tangible, quotidienne, administrative, mais nous commençons tout juste à sentir sa présence, dans les logiciels informatiques que nous utilisons au quotidien, dans les traitements automatiques de dossiers administratifs, dans les notes internes que rédigent nos collègues, dans les courriers des usagers que nous recevons, dans les PowerPoint et les dossiers de réponse aux marchés publics de nos prestataires, dans les chatbots qui interagissent à toute heure du jour et de la nuit avec les citoyens, dans la gestion de nos espaces publics (éclairage, eau, assainissement, déchets, voirie…).
L'IA n'est pas la première machine à s'inviter dans le fonctionnement des services publics. Elle fascine tout autant qu'elle inquiète. Elle est pratique, mais elle comporte des risques et des menaces. Dans la guerre technologique qui s'ouvre, notre souveraineté ne reposera pas seulement sur notre capacité à faire émerger des acteurs français et européens de l'IA, mais surtout sur notre maîtrise collective, donc démocratique, des technologies et des usages, afin que quelques individus ne puissent organiser nos dépendances à leurs solutions.
Le nouveau visage de la bureaucratie contemporaine ?
Nous avons rendu les institutions indisponibles ; l'IA rend presque tout disponible. Nous avons déshumanisé nos services publics ; l'IA offre l'apparence de l'humanité. Nous avons formaté des politiques publiques qui culpabilisent les individus ; l'IA se présente comme une mécanique non jugeante. L'intelligence artificielle devient pourtant déjà le nouveau visage de la bureaucratie contemporaine, qui pourrait enfin assouvir notre obsession pour l'optimisation. Ce faisant, elle pourrait aussi constituer une arme de reproduction massive.
Nous avons l'expérience de la numérisation administrative, sans en avoir tiré les enseignements. Les fournisseurs de solutions technologiques pensent bien souvent à la place des administrations. Ils imposent leurs schémas de pensée, les process numérisés, leur conception de la relation usagers et de l'organisation du travail des agents. C'est une autre forme de privatisation des services publics. Le management algorithmique pourrait, quant à lui, encore davantage dégrader le sens, la qualité et les conditions d'exercice des missions de service public.
Force est néanmoins de reconnaître la prudence méthodologique bienvenue dont nous faisons preuve à ce stade dans le déploiement de l'IA dans les administrations françaises. Déjà dans le secteur privé, des pans entiers d'activités sont restructurés, des emplois supprimés, des salariés laissés sur le carreau. Avec l'élection présidentielle de 2027, nul doute que des candidats mettront la pression pour diffuser massivement l'IA dans nos services publics au prétexte d'économies et de suppressions de postes, sans dire les coûts réels, budgétaires, sociaux, économiques, environnementaux, géopolitiques, démocratiques de ces nouvelles technologies.
Le remède et le poison
Dans une telle précipitation, le service public en sortirait-il augmenté ou diminué ? Car plus nous introduisons des technologies numériques dans nos organisations publiques, plus nous accroissons paradoxalement nos vulnérabilités : raréfaction des ressources pour produire les outils, risque cyber, consommation hydrique et énergétique des infrastructures, perte de savoir-faire, manque d'expertise technique en interne et délégation à des intervenants extérieurs… L'IA se présente comme un pharmakon : elle est à la fois le remède et le poison.
Dans cette nouvelle ère anthropologique, nous avons besoin de faire émerger une nouvelle théorie de l'État, de l'action publique en général, qui suppose une réflexion de nature éthique, philosophique, profondément politique, pour définir une vision de l'humain, de la société, du monde, et du rôle que doit jouer la puissance publique au XXIe siècle.
Le développement de la mal nommée « intelligence artificielle » nous oblige au moins à nous interroger sur ce qui relève de l'intelligence non artificielle, et à préserver, voire à restaurer, ce qui constitue l'ADN du service public devant la singularité et la complexité humaines. Qu'est-ce qu'enseigner, soigner, ou encore accompagner à l'ère de l'IA ? Quelle nouvelle éthique professionnelle devons-nous inventer ?
Le plus grand risque que présente l'IA est qu'elle arrive dans un contexte de saturation de nos organisations. Comment penser l'État à l'ère de l'IA quand il n'y a plus d'espace pour la réflexion, et quand nous sommes déjà dans l'incapacité de reconnaître les ressources mobilisées chaque jour par les agents publics, qui échappent largement aux tâches prescrites par les process ?
La dystopie à portée de main
Il va donc falloir « re-penser » le travail, et commencer par le mettre en discussion de manière sincère, transparente, et démocratique, par l'apport d'éclairages multiples et de débats contradictoires. Nous allons devoir intégrer une technocritique étayée, redonner de l'autonomie cognitive et opérationnelle aux agents publics, les réintégrer dans la gouvernance de nos organisations. Nous devrons aussi formaliser de nouveaux droits pour les agents comme pour les usagers, avec par exemple celui de ne pas employer l'IA et en circonscrivant les usages d'intérêt général et ceux qui ne le sont pas.
Notre souveraineté pourrait aussi rapidement se jouer non plus seulement dans la détention des compétences et des infrastructures technologiques, mais dans notre capacité à nous passer de la technologie pour répondre aux besoins essentiels de notre société et à bannir le numérique de certains de nos espaces collectifs. Pour garantir la robustesse de nos institutions publiques, nous devrions viser davantage sur la redondance plutôt que sur le remplacement de l'humain par la machine, mais aussi prendre enfin le virage des communs numériques. Comment continuer à fonctionner quand on a délégué à des machines et qu'elles deviennent indisponibles ou défaillantes ?
Face à l'impuissance publique qui nous gangrène, les entrepreneurs de la tech ont su mettre l'utopie (réduction du temps de travail, libération de tâches rébarbatives), mais aussi la dystopie (gouvernement des robots), à portée de main. Au siècle dernier, au moment même où se déployait l'arme atomique, nous avons su inventer une nouvelle promesse, incarnée par l'État providence. Dans l'ère qui s'ouvre, il reste encore à imaginer un nouveau monde désirable, et le traduire en infrastructures mentales, sensorielles, matérielles, à hauteur de vies humaines.