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Internet

L’e-commerce étend sa toile

21 décembre 2020 | Mise à jour le 21 décembre 2020
Par | Photo(s) : Sandrine Thesillat/Panoramic/Bestimage
L’e-commerce étend sa toile

Socialement destructeur, le modèle Amazon semble influencer les groupes de la grande distribution qui multiplient les réorganisations, sacrifient les emplois quand ils ne s'allient pas aux Gafam. Pour louable qu'il soit, le projet de Bruno Le Maire de relancer le petit commerce via le numérique est une réponse bien faible quand il y a besoin que la puissance publique joue son rôle de régulateur.
Cet article est extrait de la dernière édition de la NVO.

Un confinement ne fait pas l'autre, mais Internet est leur point commun. Depuis le début de la crise sanitaire, outre la prise de mesures budgétaires d'urgence, le gouvernement a en effet accéléré la digitalisation de l'économie pour en amortir le choc. Le télétravail, déployé à grande échelle, a suppléé des activités qui ne pouvaient plus être effectuées in situ. L'essor du commerce en ligne et des livraisons à domicile a, quant à lui, partiellement soutenu la consommation de biens et d'équipements, les commerçants qui ne l'auraient pas encore fait étant par ailleurs poussés à se lancer, à marche forcée, dans la numérisation de leur activité.

Petit commerce deviendra grand

Au moment où les Français allaient se lancer dans les préparatifs de fêtes de fin d'année, la décision du gouvernement de fermer les magasins spécialisés dans des produits désignés comme « non essentiels » a été l'occasion pour lui de préciser sa pensée concernant l'évolution du commerce. Les lecteurs ont eu beau faire valoir qu'au pays de l'exception culturelle, le livre est précisément un « produit essentiel » et les marchands de jouets, de bijoux, de vêtements ou encore d'objets de décoration clamer qu'on les privait d'une grande partie de leur chiffre d'affaires annuel, Jean Castex, le Premier ministre, a répondu illico, et à la stupeur générale, que, dans un souci de « justice », il ordonnait la fermeture des rayons « non essentiels » des grandes surfaces. Sauf que la grande distribution est difficile à brider. Sautant sur l'occasion, les groupes comme Carrefour ou Auchan ont activé le dispositif de chômage partiel, bénéficiant ainsi des subsides publics tout en continuant à vendre les produits concernés via Internet. Bref, le secteur a fait coup double mais c'est le chiffon rouge Amazon que Bruno Le Maire, le ministre de l'Économie, a agité. « Il ne faut pas que ce soit Amazon, pour faire simple, qui soit le grand gagnant de cette crise », a-t-il fait observer avant de fixer un cap : « Il faut qu'au sortir de cette crise, nous ayons au moins la moitié des commerces de proximité qui soient digitalisés », contre un tiers actuellement. « Nous sommes en retard sur nos voisins italiens et allemands dans ce domaine. On va soutenir la numérisation des commerçants et artisans », a-t-on fait savoir du côté de Bercy. Une plateforme dédiée (clique-mon-­commerce.gouv.fr) y promet désormais d'aider « artisans, commerçants et restaurateurs » à rejoindre une « place de marché en ligne », à créer des solutions logistiques de livraison et de paiement ou encore à fonder leur propre site internet. Un plan de 120 millions d'euros d'aides a été mis en place, notamment pour financer les solutions numériques des commerces fermés et des professionnels de la restauration et de l'hôtellerie « dès »… janvier 2021. Autrement dit, une fois rescapées de la crise, ces TPME (très petites à moyennes entreprises) sont engagées à s'occuper de leur transition numérique pour faire redécoller leurs affaires. Le modèle proposé demande un minimum de réorganisation. C'est le « click and collect » à la façon des grandes enseignes (Fnac, Leroy Merlin, Sephora…) ramené, certes, à leur hauteur. L'intention de Bruno Le Maire est louable puisqu'elle consiste à initier un e-commerce indépendant potentiellement pourvoyeur d'emplois. Non seulement c'est un Everest mais, dans les centres-villes, les enseignes de franchisés ou de filiales de groupes plus ou moins grands (Paul, Bréal, Del Arte, Celio…) remplacent déjà une à une celles des commerçants indépendants.

Dix pour cent du commerce de détail

La plupart des observateurs du secteur, qui compte sur l'effet darwinien de la crise, pensent que les petits commerçants auraient dû s'adapter au lieu de chercher à l'extérieur les raisons de leurs difficultés. Bien avant le Covid-19, ils se plaignaient déjà de ne plus connaître de périodes de Noël normales, incriminant aussi bien les manifestations (loi travail, réforme des retraites, Gilets jaunes) que la fermeture des rues aux ­voitures. Mais surtout, ils se sentent depuis longtemps menacés par le commerce en ligne, à commencer par Amazon. Il y a cependant matière à relativiser. Selon la Fédération du e-commerce et de la vente à distance (Fevad), en 2019, les ventes de produits sur Internet ne représentaient en moyenne que 9,8 % de l'ensemble du commerce de détail et toujours moins de 2 % du commerce alimentaire, hors drive. Quant à Amazon, les chiffres montrent qu'il capte 20 % des parts de marché. S'il est bien le numéro un incontestable du e-commerce dans l'Hexagone, c'est loin des 50 % dont il dispose aux États-Unis. Surtout, les 80 % restants sont composés d'une multitude de sites marchands parmi lesquels de grandes marques nationales se distinguent. Au top 10 du commerce en ligne français, Cdiscount (filiale de Casino) et Veepee, généralistes et « pure player » (exclusivement en ligne, comme Amazon) se classent numéro 2 et 3 derrière l'américain, suivis de la Fnac, Darty et Boulanger, de classiques enseignes physiques. Amazon a même reculé de 8,1 % pendant le premier confinement. Enfin, moyennant un abonnement et une commission sur les ventes, des milliers de petits producteurs et distributeurs ont accès à une visibilité sur la toile via les « marketplace » (places de marché) des acteurs du e-commerce. Carrefour assure ainsi que le concernant, dans l'alimentation, « 52 % de ces vendeurs partenaires sont des PME, des TPE ou des start-up ». Philanthrope ? Non, c'est une façon d'engranger du chiffre d'affaires sans le moindre investissement.

Amazon : un modèle de destruction sociale

Si tous les spécialistes du e-commerce vantent le modèle Amazon pour son efficience économique, ce n'est pas sans savoir qu'il ne fonctionne pas seulement grâce à un gigantesque réseau logistique et des milliers d'entrepôts mais aussi… grâce à une main-d'œuvre sous-payée, précaire, qui travaille dans des conditions pénibles marquées par l'obligation de surperformer et la chasse aux temps morts. La firme de Seattle, devenue, symbole de l'évasion fiscale – avec ses collègues Google, Apple, Facebook, et Microsoft, les Gafam –, est de plus accusée de piller les données personnelles pour « nourrir » les algorithmes d'intelligence artificielle qu'elle développe. Car le comble, est que le patron d'Amazon, Jeff Bezos, surveillé par tous les distributeurs, ne tire pas sa fortune de son commerce. Il s'est enrichi grâce à l'explosion des revenus de sa branche cloud (hébergements de serveurs) et de la publicité qui permet de recueillir les précieuses data (données). En dépit de son profil peu attrayant, si ce n'est l'argent, c'est après lui que courent nos Fnac-Darty et autres Carrefour et Intermarché nationaux. L'ogre américain inquiète, mais est devenu une sorte d'étalon de la réussite et les grands groupes de la distribution calquent ses méthodes. Peu à peu, ils font basculer leur modèle économique et managérial, non sans dégâts sociaux. La généralisation des caisses automatiques en est un exemple, Auchan ayant déjà expérimenté la boutique 100 % automatisée. Celle-ci est associée à l'ambition d'ouvrir les magasins 24 h/24 et 7 jours sur 7. Autre Graal : la compression sans fin des temps de livraison qui va de pair avec l'instauration de la logistique comme élément central de la chaîne de valeur (le « Click and collect » est d'ailleurs une invention d'Amazon pour optimiser le dernier kilomètre). On peut citer aussi la location de « corners » par des enseignes comme la Fnac ou Darty dans des magasins Carrefour, ou Boulanger chez Auchan, sortes d'avatars des « marketplaces » du e-commerce. La constante est toujours la recherche insatiable de rentabilité et de productivité, les salariés, mal payés, finissant par n'être considérés que comme des temps de travail qu'il faut optimiser.

L'indispensable régulation

Crise sanitaire, ou pas, les groupes de la grande distribution poursuivent les restructurations et réorganisations qui attisent la colère des salariés et mobilisent les syndicats, tout particulièrement la CGT. Mais l'action syndicale tente de contrer les dérives d'un secteur qui tire son modèle social toujours plus vers le bas. À la Fnac, dans un courrier adressé début novembre à la direction, le syndicat CGT fait observer que l'« ex-agitateur culturel » est « tellement obnubilé par Amazon » que les décisions ne sont prises qu'à l'aune de la concurrence. Il alerte « une nouvelle fois » la direction « sur la colère des salariés qui ne sauraient être corvéables à merci […] au nom d'une agilité de tous les jours dépendant des “flux” ». Le 27 novembre, à l'entrepôt logistique ITM LEMI d'Anais (16), la filiale des Mousquetaires qui approvisionne ses magasins de bricolage (Bricorama, Bricomarché, Brico Cash), c'est la polyvalence imposée aux salariés les plus anciens et la suppression de la prime qui l'accompagnait, qui a provoqué l'appel à débrayer de la CGT. Quant à Carrefour, il vient d'essuyer deux revers. Le premier devant le tribunal judiciaire d'Évry (91), le 20 novembre. Donnant raison à la Fédération CGT du commerce et des services, celui-ci a fait suspendre « TOP » (Team Organisation Project), la nouvelle organisation fondée sur une hyperspécialisation taylorienne du travail mise en œuvre chez Carrefour Hypermarchés. Non seulement les représentants du personnel (IRP) n'ont pas été consultés, mais le cabinet DOH, mandaté par Carrefour, avait déjà identifié les risques encourus par les salariés : troubles musculosquelettiques (TMS), risques psychosociaux (RPS) dus à la baisse d'autonomie, pour les uns, et à l'augmentation de la charge mentale pour d'autres. Le second revers subi par Carrefour est celui face à la commission nationale de l'informatique et des libertés (CNIL). Le 26 novembre, l'autorité administrative a sanctionné Carrefour Banque et Carrefour.fr pour la gestion fautive voire « déloyale » des données clients en 2019. Une condamnation sur un tel sujet est pour le moins inquiétante sachant que Carrefour, qui veut accélérer sa digitalisation face aux géants de la logistique, s'est allié à Google en 2018. Casino est allé encore plus loin avec Monoprix, qui a noué un partenariat avec Amazon pour faire livrer ses produits en région parisienne. De grandes entreprises françaises ont ainsi fait entrer les loups dans la bergerie au nez et à la barbe de Bruno Le Maire, lui qui, non seulement veut taxer les Gafam, mais déclarait début novembre que ces derniers « sont les ennemis des États ». Lucide. Car, comparaison n'est pas raison, mais à l'échelle du pays, le pouvoir pris par des acteurs privés, tels que les grands groupes de la distribution, inquiète si l'État s'avère impuissant à les réguler. À chacun d'essayer de choisir les commerçants chez qui aller faire ses courses, aux syndicats de lutter… mais cela ne saurait suffire.