Le distributeur Makassar en difficulté : l’édition indépendante et ses auteurs en (grand) péril

(Photo d'illustration)
« Je savais que ça allait être difficile de sortir du lot, avec plus de 5000 BD qui sortent chaque année, mais je ne m'attendais pas à me retrouver dans cette histoire ». Solange Baudo est « amère » depuis la sortie en librairie, le 12 juin, de sa bande-dessinée Nos souvenirs flottent dans une mare poisseuse. Une publication venue clôturer trois ans d'un travail fait « avec beaucoup de cœur et de passion ». Mais l'illustratrice ne sait aujourd'hui pas si elle et son co-auteur toucheront un centime des ventes de leur ouvrage.
Leur éditeur, Taramudo, n'est pas en mesure de les payer et pour cause, lui-même ne va certainement jamais percevoir l'argent que lui doit son distributeur, Makassar, au bord de la faillite. « Je n'en veux pas à mon éditeur, qui est autant victime que moi, mais ça ne fait que rajouter de la misère supplémentaire à un métier qui est déjà précaire et compliqué », regrette l'illustratrice, alors que 90% des auteurs perçoivent un revenu en droits d'auteur inférieur au SMIC.
« Le statut d’artiste-auteur s’inscrit dans une logique de travail indépendant qui a pour corollaire l’absence de protection sociale et de droit du travail, souligne Antoine Galvani au nom du Saem-CGT, le Syndicat des artistes auteurs de l'écrit et de la musique. Dès qu’un morceau de l’édifice vacille, des vies basculent dans la misère, faute d’assurance chômage en premier lieu. »
Aujourd'hui, les auteurs et autrices des 200 maisons d'éditions (principalement spécialisées en BD, mangas et sciences sociales) distribuées par Makassar risquent de se trouver dans la même situation que Solange Baudo : le diffuseur-distributeur fondé en 1995 a annoncé fin juin, par la voix de son directeur Vincent Dodivers, être à la recherche d'un repreneur.
Jusqu'à 180 000€ d'impayés
Certains éditeurs n'ont pas touché le fruit de leurs ventes depuis presque un an, avec des créances impayées montant à 13 000€ aux Éditions Daronnes, 40 000€ aux éditions blast, 130 000€ pour les Éditions Sociales et La Dispute, et jusqu'à 180 000€ chez Bandes Détournées, qui a publié fin mai le Cahier de congés payés. « Si on prend en compte l'impression qu'on a payé, ça fait un trou de plus de 200 000€ dans la caisse », ajoutent Yann Girard et Émile Bertier, ses cofondateurs, également auteurs de BD.
Ils reprochent au distributeur d'avoir caché la situation jusqu'à ce qu'elle ne soit plus tenable : « L'arrêt des paiements a commencé en octobre 2025 et on a d'abord été assez compréhensifs car on sait que la période est difficile, explique Yann Girard. On est un peu dégoûtés car ils nous ont aussi poussé à réimprimer des titres, à sortir de nouvelles choses et on a perdu tout cet argent. »
Aux éditions Daronnes, qui a publié deux nouveautés en mai et juin, les paiements se sont arrêtés en février 2026. « C'est très problématique car on n'a plus de trésorerie, déplore Juliette Dimet, co-fondatrice. On doit continuer à vendre nos nouveautés mais aussi combler le vide général de trésorerie pour ne pas être nous-même en cessation de paiement, car on a des droits et des imprimeurs à payer. »
Un écosystème fragile
Dans un communiqué adressé par Makassar à certains de ses partenaires, et consulté par ActuaLitté, l'entreprise explique se battre pour se « maintenir à flot et remonter la pente après les problèmes rencontrés en 2024 et 2025. (…) La mise en redressement judiciaire de plusieurs grands comptes en mai et juin n'a fait qu'accélérer et empirer la situation, puisque ce sont autant de créances que nous ne recouvrerons pas. »
Depuis deux ans, Makassar fait en effet face à une succession de galères. D'abord en 2024, avec le piratage de leur ERP, entraînant de nombreux retards. La même année, le bilan de la société évoque « des difficultés depuis trois exercices pour recouvrer la créance qu’elle détient sur l’un de ses principaux clients », d'un montant de plus de 1,3 million d'euros. Le coup de grâce a lieu ces derniers mois, avec les placements en redressement judiciaire de Nosoli (Furets du Nord, Decitre) et du groupe Gibert, laissant de belles ardoises au distributeur.
Dans un écosystème déjà fragilisé par la baisse des ventes et la concentration du secteur aux mains de quelques entreprises (cinq groupes se partagent 75% du chiffre d’affaires), la chute de l'un entraîne celle des autres. Un effet accentué pour les maisons distribuées par Makassar, principalement des petites structures indépendantes et engagées. « Leur modèle militant permettait à plein d’éditeurs d'exister car ils ne faisaient pas payer de frais de stockage et de retour, indique Yann Girard. Pour les plus petits, ça va être compliqué de trouver des conditions similaires chez un autre distributeur. Il y en a qui risquent de ne pas passer l'été ».
Solange Baudo, elle, estime que cette situation va « priver les gens d'une pluralité de discours » : « C'est dramatique car les auteurs vont perdre en moyen pour travailler, les éditeurs indépendants vont disparaître et il y a des livres qui ne verront jamais le jour. »
Pour une continuité de revenus
Les éditeurs, qui s'activent à récupérer leurs stocks, appellent les lecteurs et libraires à passer commande en direct avec eux, le temps de trouver un nouveau distributeur. Aux éditions Daronnes, la priorité est surtout de payer les droits de leurs autrices : « On a décidé de catégoriser nos autrices entre celles qui sont très précaires et celles qui ont d'autres revenus à côté, pour d'abord payer les premières et décaler les autres paiements dans le temps », détaille Juliette Dimet.
Le Saem-CGT milite aujourd'hui pour la proposition de loi de « continuité de revenus », portée par de nombreuses organisations d'auteurs, dont la fédération CGT Spectacle dont elle dépend : « Nous avons besoin d’une assurance chômage pour faire face aux aléas de la vie », estime Antoine Galvani. Face à un métier qui peut être très solitaire, il invite les auteurs et autrices touchées à « contacter notre syndicat pour faire part de leur situation et envisager des mobilisations groupées et dispositifs d'accompagnement ».
Anaïs Lecoq