1 avril 2026 | Mise à jour le 1 avril 2026
Plus de deux mois après la fin de l'enquête publique, la commission d'enquête, a émis un avis favorable vis-à-vis du projet de Pure Salmon, d'implanter une méga usine à saumon en Gironde. Une décision jugée « hors-sol » par le collectif « Usines de saumon non merci » qui pointe les incohérences écologiques du projet.
« Le constat, c'est que la science est mise au ban », déplore Esther Dufaure, cofondatrice de l'association Seastemic. « Les avis scientifiques ont été complètement minimisés ». Depuis la publication du rapport des commissaires enquêteurs, les associations de lutte pour la préservation de l'environnement ne décolèrent pas. Publié le 23 mars dernier, le rapport donne un avis favorable au projet de l’entreprise Pure Salmon.
Regroupées au sein du collectif « Usines de saumon non merci », les associations dénoncent une décision prise en dépit des recommandations scientifiques. « Le rapport ressemble à une immense comédie qui semble surtout reprendre l'argumentaire de Pure Salmon », pointe Isabelle Fernandez, chargée de campagne à L.214. La publication du rapport intervient plusieurs semaines après l'enquête publique qui s’est déroulée du 15 décembre 2025 au 19 janvier 2026. Cette dernière a suscité un fort engouement, avec près de 23 000 contributions recueillies, dont une très large majorité défavorable au projet.
Un saumon 100% made in France qui interroge
Le projet défendu par Pure Salmon suscite de vives inquiétudes du côté des associations environnementales et des acteurs locaux. Lancé en 2022, il prévoit l'implantation au Verdon-sur-Mer de la plus grande ferme aquacole terrestre au monde, avec une production annoncée de 10 000 tonnes de saumon par an. Porté par un fonds d'investissement spéculatif singapourien basé à Abu Dhabi, il repose sur un système d'aquaculture en circuit fermé (RAS), présenté comme « innovant et maîtrisé », avec un taux de recyclage de l'eau supérieur à 99%, selon Pure Salmon.
« Le système RAS est loin de constituer une technologie infaillible », pointe Isabelle Fernandez. Récemment, en 2023 et 2025, des projets RAS en exploitation, au Canada et au Japon, ont connu des mortalités massives de dizaines à centaines de milliers de saumons à la suite de pannes de pompes, d'erreurs humaines ou de dysfonctionnements des systèmes de circulation et d'oxygénation. Pure Salmon prévoit de pomper 6 500 m3 d'eau par jour, ce qui équivaut à trois piscines olympiques d'eau prélevées chaque jour. Cette eau sera puisée dans la nappe saumâtre locale, une eau impropre à la consommation. Pour Éric Bentz, membre du collectif Estuaire 2050, « un pompage trop important de cette eau risque d'abîmer la nappe d'eau potable qui alimente une grande partie de la région bordelaise ». En cas de dysfonctionnement, les associations redoutent des rejets concentrés d'azote ou de phosphore, qui pourraient affecter l'écosystème fragile de l'estuaire. Sollicitée, l'entreprise Pure Salmon n'a pas souhaité répondre.
L’usine est implantée à proximité d'un nombre important de zones protégées, parmi lesquelles se trouvent quatre zones Natura 2000, un Parc Naturel Marin ou encore un Parc Naturel Régional. Plusieurs instances scientifiques, dont la Commission locale de l'eau du SAGE des nappes profondes de Gironde et le Conseil scientifique de l'estuaire, ont quant à elles rendu des avis défavorables, pointant un manque d'informations et des incertitudes persistantes. L'apport économique futur de la ferme aquacole constitue également un autre point de friction entre la municipalité du Verdon-sur-Mer, qui encourage la création de l’usine, et les associations. Pure Salmon prévoit de créer 250 emplois directs. Un chiffre qui peine à convaincre le collectif « Usine de saumon non merci ». « Nous vivons du tourisme. Si le projet engendre de la pollution, c'est 4000 emplois saisonniers qui seront impactés, sans compter les conséquences pour la pêche locale », prévient Éric Benz.
Une décision jugée politique
Si la commission d'enquête a rendu un avis favorable, celui-ci est assorti de réserves importantes, notamment sur la montée en charge du site, avec une augmentation progressive de la production. Cette dernière « devra être progressive et encadrée par des jalons à 50%, 75% et 100% » avec des contrôles, entre autres, pour mesurer le « bruit extérieur » et les possibles « odeurs » émises par l'usine. Des précautions jugées « hors-sol » par les associations interrogées. « Ces réserves ne sont que de la poudre aux yeux ! », souligne Muriel Denet, membre du collectif médocain La Fraie Sauvage. « C'est une décision qui ne tient pas compte des réserves émises par de nombreuses instances scientifiques », souligne l'opposante qui juge la décision plus politique que scientifique. « Je pense qu'il y a eu une partialité manifeste de la part des commissaires enquêteurs. »
Dans le documentaire Contre-courant, Saumons sauveurs ?, publié sur Youtube par le journaliste Mathieu Prost, l'un des commissaires enquêteurs, Pierre Péchambert, explique face caméra, au premier jour du lancement de l'enquête publique, tout le bien qu'il pense du projet de Pure Salmon : « Pour moi, c'est un projet qui, à ce stade, est bien positionné dans l'espace et le temps parce qu'il s'implante dans une zone qui attend un projet industrielle depuis dix ans. » Une partialité affichée qui choque les associations et les riverains. « Cet avis favorable est un déni de démocratie. 80% des gens du Médoc sont contre Pure Salmon. Ça sert à quoi de donner son avis si l'on ne prend pas en compte ! », s'insurge Pierre Cartier, marin pêcheur au Verdon-sur-Mer.
Des recours déjà en préparation
L'avis favorable des commissaires enquêteurs est uniquement consultatif. Pour l'instant, le collectif « Usine de saumon non merci » attend la mise en place du CoDERST (Conseil Départemental de l'Environnement et des Risques Sanitaires et Technologiques). L'instance, consultative et présidée par le préfet, réunit des services de l'État, des élus ainsi que des représentants associatifs, donnera prochainement son avis. Après quoi, seulement, le préfet pourra prendre sa décision. « Nous ne savons pas encore quand se réunira le CoDERST », précise Muriel Denet. « Nous avons demandé à rencontrer le préfet avant qu'il ne prenne sa décision bien que nous pensons qu’elle ira dans le sens des commissaires enquêteurs », ajoute-t-elle. Les associations ont d'ores et déjà annoncé préparer des recours au tribunal administratif en cas de décision favorable du préfet.
Bérénice Paul et Anaïs Thijssens