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Travail social

Métiers du social : une nouvelle formation… qui acte l'uniformisation ?

4 mai 2026 | Mise à jour le 4 mai 2026
Par | Photo(s) : JOEL SAGET / AFP
Métiers du social : une nouvelle formation… qui acte l'uniformisation ?

Un éducateur spécialisé avec un jeune patient.

Alors que le secteur du travail social peine toujours à recruter, une réforme doit entrer en vigueur à la rentrée de septembre pour plusieurs de ces formations. Elle permettra notamment des passerelles entre les différentes professions concernées. Cela inquiète plusieurs organisations professionnelles, qui y voient une dissolution des spécificités de leurs métiers.

À compter de septembre 2026, les formations d’éducateur spécialisé (ES), d’assistant de service social (ASS) et d’éducateur de jeunes enfants (EJE) vont voir leur tronc commun s’élargir considérablement. Jusqu’à présent, chaque formation avait son propre volume horaire et trois domaines de compétences qui lui étaient propres. Désormais, les trois métiers s’appuieront sur trois blocs communs et un spécifique. Une harmonisation saluée par la Fédération nationale des étudiant.e.s en milieu social (Fnems) : « Quelle que soit la filière choisie, les étudiants auront la possibilité de se réorienter en fin de première année. Cela va profiter aux jeunes qui arrivent dans les établissements de formation en travail social (EFTS) via Parcoursup et qui n’ont pas une vision très claire de ces métiers », souligne Christophe Ribeiro, vice-président à la représentation de la Fnems.

Du côté des EFTS, on y voit surtout un rapprochement salutaire avec le modèle universitaire. « Grâce à cette réforme, on aligne nos diplômes sur le référentiel des licences. Cette organisation va nous permettre de fractionner les parcours, surtout pour les personnes en reconversion. Si ces dernières ont déjà validé certains blocs de compétences, elles auront seulement à suivre ceux qui leur manquent pour valider leur diplôme », appuie Sophie Vincent, directrice générale de l’Institut régional du travail social (IRTS) de Nouvelle-Aquitaine, membre notamment du Syndicat national des organismes de formation (Synofdes).

Faire face à la pénurie de main-d’œuvre

Pour les employeurs du social, cette réforme doit surtout les aider à faire face à un manque de main-d’œuvre. Interrogés par la Direction de la recherche, des études, de l'évaluation et des statistiques (Drees) en 2022, ils estimaient que, dans leur secteur, 8 recrutements sur 10 étaient difficiles, contre moins de 6 sur 10 pour les autres professions. «  En 2024, on comptait 40 000 postes non pourvus dans le secteur de la petite enfance. Le turn-over est aussi conséquent. Faciliter le parcours de mobilité de nos salariés est essentiel pour les fidéliser sur le long terme », insiste Anne-Claire Devoge, directrice de l'attractivité des métiers et de l'évolution professionnelle pour Hexopée, une organisation professionnelle représentative dans les domaines de l'animation, du sport, du tourisme social et familial et des foyers et services pour jeunes travailleurs.

Toutefois, les diplômes d’État d’ES, d’ASS et d’EJE, bien qu’ils se préparent en trois ans, ne sont pas reconnus comme une licence. Si les étudiants souhaitent poursuivre en master, ils doivent s’inscrire en parallèle à l’université dès leur première année. « Nos filières souffrent d’une image de “formations professionnelles”. Les parcours universitaires attirent les bons profils, encore plus depuis Parcoursup qui met toutes les formations au même niveau, même si les filières universitaires ne préparent pas au diplôme d’État », regrette Hanan Rahimi, directeur général adjoint de l’École supérieure de praxis sociale de Mulhouse et membre de la Fédération nationale pour l'apprentissage aux professions sanitaires et sociales (Fnapss). De fait, les EFTS ont du mal à recruter. « Il y a encore cinq ans, nous avions 2000 candidats pour 90 places pour les ES. Aujourd’hui, quand on a 400 dossiers, on est content », ajoute Sophie Vincent. Selon la Drees, tous niveaux et filières confondus, entre 2010 et 2023, le nombre d’étudiants dans le secteur social a chuté de 14,5 %.

Vers de « simples opérateurs » ?

Les organisations professionnelles s’inquiètent, elles, d’une uniformisation des métiers du social. « Cette réforme divise quasiment par deux le nombre d’heures de spécialité. On glisse doucement vers un métier de travailleur social unique », s’alarme Saber Benjima, co-président de la Fédération nationale des éducateurs.trices de jeunes enfants (Fneje). Pour Pascale Guiniec, de l’Union fédérale de l’action sociale Ufas-CGT, « la polyvalence et la déqualification » sont les maîtres-mots de cette réforme, qui va amener les professionnels à mener des actions généralistes, sans tenir compte des particularités des publics accompagnés. « Mais sur le terrain et les fiches de poste que nous voyons passer, ce rapprochement est déjà à l’œuvre, surtout pour les ES et EJE », note Christophe Ribeiro.

« En protection de l’enfance, les familles que nous suivons cumulent les problématiques, comme la pauvreté, l’addiction, etc. Envoyer sur le terrain des personnes moins outillées est dangereux », juge Saber Benjima. Pour Didier Dubasque, ex-assistant de service social, auteur et ancien membre du Haut Conseil du travail social (HCTS), « les professionnels risquent de devenir de simples opérateurs, moins formés et faisant fonction de… ». La Fneje met en parallèle cette réforme avec la création du titre professionnel intervenant éducatif petite enfance de niveau 4 (Bac) en décembre 2025. Il se positionne comme une certification intermédiaire entre le CAP accompagnant éducatif petite enfance et le diplôme d’EJE. Pour ses défenseurs, il doit permettre de recruter plus rapidement des professionnels formés. Mais pour ses opposants, comme le Syndicat national des professionnel·le·s de la petite Enfance (SNPPE) qui a déposé un recours pour excès de pouvoir devant le Conseil d'État, son but est de créer un secteur où règne la « sous-qualification ».

Des étudiants plus précaires qu’avant

Pour rehausser l’attractivité de la filière, les professionnels du secteur appellent depuis plusieurs années à augmenter les salaires et à améliorer leurs conditions de travail. Ils dénoncent aussi un manque de consultation de la part des instances étatiques, notamment de la Direction générale de la cohésion sociale (DGCS), qui a conçu la réforme des formations aux métiers du social à venir. En février dernier, l’Association nationale des assistants de service social (Anas) a suspendu sa participation au HCTS (une instance consultative placée auprès du ministre chargé des Affaires sociales) en raison d’« une dégradation progressive du fonctionnement de l'instance et l'absence de traduction concrète des travaux menés ».

La Fnems constate également une dégradation de la situation des étudiants qu’elle représente. Selon son dernier rapport d’enquête paru fin 2025, 62 % d’entre eux rencontrent des difficultés pour trouver un lieu de stage et 18 % sautent des repas plus de trois fois par semaine. Selon la Drees, en 2023, le taux d’abandon en cours d’études du secteur était de 10 %. « Cela devient difficile d’accompagner des personnes en grande difficulté, alors que nous-mêmes vivons des situations complexes », résume Christophe Ribeiro.

« Depuis Parcoursup, les EFTS recrutent des étudiants post-bac, alors qu’il y a quelques années, les candidats avaient déjà un parcours professionnel ou fait d’autres études avant de candidater. Pour beaucoup, aujourd’hui, il ne s’agit pas de leur premier choix, ils sont aussi plus précaires qu’avant et confrontés aux réalités du terrain, ils se réorientent de plus en plus vite », note Angélique Revest, cadre pédagogique au sein de l'IRTS Poitou-Charentes. Cette dernière estime également que le manque d’attractivité de ces métiers est aussi lié au peu de valorisation du travail social dans la société en général. « On parle toujours dans les médias de la protection de l’enfance, du climat complexe dans lequel on évolue, mais on ne valorise jamais ce que le travail social apporte à la société. Cela questionne plus largement le regard que l’on porte sur ces métiers », conclut-elle.

Marie Frumholtz