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JUSTICE

Meurtre de Lyhanna : lutte contre la pédocriminalité et lutte contre les VSS, les deux faces d'un même combat

16 juin 2026 | Mise à jour le 16 juin 2026
Par | Photo(s) : Christophe ARCHAMBAULT / AFP
Meurtre de Lyhanna : lutte contre la pédocriminalité et lutte contre les VSS, les deux faces d'un même combat

Participante d'une marche blanche en mémoire de Lyhanna à Bordeaux, le 15 juin 2026.

Le drame de l'affaire Lyhanna rappelle une nouvelle fois que la lutte contre la pédocriminalité est indissociable du combat politique contre les violences sexuelles faites aux femmes.  

« L''inceste s'affirme très souvent comme le terreau de la pédocriminalité avant que celui-ci ne devienne celui des violences sexuelles », souligne Aude Doumenge, responsable de plaidoyer au sein de l'association Face à l'inceste. Le constat d'un continuum entre les violences sexuelles faites aux enfants et aux femmes est largement documenté par les associations féministes et de protection des droits de l'enfant. Pour rappel, 160 000 enfants sont victimes chaque année en France de violences sexuelles. « Un enfant est victime de violences sexuelles toutes les trois minutes. Le genre est un facteur déterminant. 75% des enfants victimes de violences sexuelles sont des filles. Elles atteignent 85% à l'âge adulte. Entre 95 et 97% des agresseurs sont des hommes. », rappelle Alice Gayraud, ancienne responsable du plaidoyer de la CIIVISE et responsable du plaidoyer à Nook Care. 

Depuis quelques semaines, une nouvelle tragédie a illustré ces réalités chiffrées et imposé cette analyse aux yeux de la société. L'enlèvement puis le meurtre de Lyhanna, 11 ans, par Jérôme Barella, principal suspect, a en effet mis en lumière des défaillances judiciaires systémiques. Le quadragénaire avait déjà été visé par plusieurs signalements et plaintes pour violences sexuelles sur mineures. Une plainte, déposée en 2025 pour des viols présumés sur une enfant de 10 ans, avait notamment donné lieu à des expertises jugées accablantes. Or, l'enquête s’était très vite enlisée après un transfert de dossier entre parquets. Dans cette affaire, le suspect n'a jamais été auditionné ni placé en garde à vue. Ces révélations successives du lourd passé de l'accusé présumé interrogent sur les moyens réellement mobilisés pour protéger les enfants victimes.  

Un gouvernement qui se défausse sur la justice

« Je ne veux entendre aucun argument de moyens dans cette affaire », a balayé Emmanuel Macron. Même son de cloche du côté du ministre de la Justice, Gérald Darmanin, qui refuse l'explication exclusivement budgétaire et met l'accent sur des erreurs ou défaillances dans le traitement des dossiers, imputées à des acteurs de la chaîne judiciaire. 

Parler de fautes individuelles tend à réactiver une lecture personnalisée des défaillances judiciaires, alors même que le traitement des violences sexuelles faites aux femmes et aux enfants s'inscrit dans des difficultés structurelles largement identifiées, qui relèvent non seulement d'un manque de moyens matériels mais aussi d'un mode de pensée liés à la structure même de notre société. « Nous vivons dans un monde patriarcal qui repose sur le rapport de pouvoir des hommes sur les femmes et sur celui des adultes sur les enfants », souligne Alice Gayraud qui pointe elle aussi la prévalence de l'inceste dans les affaires de violences sexuelles faites aux femmes et aux enfants. 

Un Français sur dix déclare avoir été victime d'inceste au cours de sa vie (selon une enquête Ipsos publiée en novembre 2020), soit environ 6 à 7 millions de personnes en France. À l’instar d’autres terrifiantes affaires, comme le dossier Le Scouarnec, le contexte familial du meurtrier présumé de Lyhanna s’inscrit aussi dans ce cadre. D'après de nouvelles révélations, en 2013, le père de Jérôme Barella a fait l’objet d’une plainte pour viol déposée par l’une de ses petites-filles. L'enquête s'est soldée par un non-lieu prononcé en 2021.  « Pour beaucoup de gens, l'inceste est l'éléphant dans la pièce, un tabou qu'on ne veut pas regarder en face. C'est plus facile de se dire que le danger est à l'extérieur que dans la famille car c'est le prisme par lequel nous faisons société. », ajoute Alice Gayraud. 

Et qui manque de volonté politique ?

L'impunité des agresseurs demeure encore aujourd'hui la règle. « La violence est un outil de domination absolument central dans la société patriacale. La culture du viol et la propagande sexiste font comme si la victime fabriquait des agresseurs alors que ce sont les agresseurs qui créent les victimes. On le voit dans la justice où la victime subit une suspicion généralisée. On la soupçonne soit d’être à l'origine de la violence sexuelle, soit de la mériter. Il y a un manque d'empathie pour les victimes auxquelles il incombe de prendre en charge leurs parcours de soins », détaille Muriel Salmona, psychiatre spécialisée dans la prise en charge des violences sexuelles et présidente de l’association mémoire traumatique et victimologie. En 2023, la CIIVISE a estimé à 9,7 milliards d'euros par an le coût des violences sexuelles subies dans l'enfance en France. Un « coût du déni » qui reflète autant l'ampleur des violences que les conséquences de leur prise en charge insuffisante. 

Dans un sondage publié en 2026, réalisé auprès de femmes ayant vécu des violences sexuelles, Nook Care révèle un reste à charge pour les victimes de 20 000 euros après huit ans de soins. « Cela représente 210 euros, soit exactement le montant moyen de l'épargne des françaises », déplore Alice Gayraud qui pointe la nécessité d'adopter la « loi intégrale » pour réparer cette injustice.

Elaborée depuis 2024 par des parlementaires en lien avec des dizaines d’associations féministes et de protection de l'enfance, la proposition de loi transpartisane contre les violences sexistes et sexuelles (VSS)  vise à unifier la lutte contre les VSS en dépassant la séparation actuelle entre les violences faites aux femmes, aux enfants et les violences intrafamiliales. Déposée fin 2025, elle n'a pas encore été débattue à l'Assemblée mais pourrait l'être dans les prochaines semaines. « Cette loi apporte sur un plateau d'argent une réponse effective pour faire face aux continuum des violences sexuelles faites aux femmes et aux enfants », affirme Aude Doumenge.

Une première réponse législative qui doit nécessairement s’accompagner d'un budget ambitieux « Pour qu'il y ait un renversement du paradigme de la violence patriarcale, il faut avoir une vraie volonté politique », souligne Emmanuelle Piet, présidente du collectif féministe contre le viol (CFCV). Si, les violences sexuelles faites aux femmes et aux enfants sont une réalité, elles ne sont pas pour autant une fatalité. Encore faut-il que cette réalité soit perçue comme une priorité politique.