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Michel-Edouard Leclerc, directeur des grandes surfaces qui portent son nom, arrive en tête du sondage de février 2026 sur les personnalités politiques préférées des français.
Michel-Édouard Leclerc, le très médiatique directeur de l'enseigne de grande distribution qui porte son nom, était l'invité d'Apolline de Malherbe sur BFM TV ce jeudi 12 février. L'occasion pour lui de réagir à sa première place au baromètre Ifop-Fiducial, un classement des personnalités politiques préférées des français, ainsi que de répondre au questionnaire « Et si vous étiez président » de la journaliste. Le 3 février, invité cette fois de France Inter, il avait dit ne pas exclure une éventuelle candidature à l'élection présidentielle de 2027, se targuant de n'être « pas plus con qu'un autre ». Bref, l’hypothèse « Michel-Édouard Leclerc président » (et pas que de son entreprise) a la faveur des médias. « Une escroquerie intellectuelle », cingle pourtant Amar Lagha. Le secrétaire général de la fédération CGT des commerces regrette ainsi un « lobbying médiatique » autour d'un directeur au bilan social pourtant discutable. « E. Leclerc fonctionne selon un montage financier en franchise. Donc tu achètes les produits chez eux, les magasins utilisent la marque, mais chacun applique la politique sociale qu'il veut. »
Un modèle qui a une signification très directe sur un Michel-Édouard Leclerc qui aime se présenter comme un social-démocrate à la télévision. Ainsi, selon Magali Picard, journaliste et autrice d’un livre-enquête sur celui qu’on surnomme parfois « MEL », celui-ci n'a en réalité que peu de pouvoir et sans doute peu d'information sur ce qu'il se passe dans ses magasins : « Il peut donner le la, donner un cap, et suggérer des choses, mais il n'est pas un patron, il ne peut pas imposer de politique à un adhérent. » Cet émiettement contribue à expliquer que des mouvements sociaux émergent régulièrement au sein des magasins. En juin dernier, dix-huit salariés à temps partiel se sont mis en grève dans un Leclerc à Roques, au sud de Toulouse pour revendiquer de meilleurs salaires. En 2022, une grève – cette fois nationale – de deux jours avait même eu lieu à l'appel de la CGT et de la CFDT pour demander 10 % de hausse de salaires. Sans succès. « Le fonctionnement en franchise, dit de location-gérance, complique l'action syndicale à grande échelle et freine le mouvement des travailleurs » diagnostique le syndicaliste.
« Pendant trente ans il n’y avait pas de syndicat à Leclerc et la direction s’est goinfrée », expliquait Bastien, délégué syndical du magasin de Roques, lors d’une grève en 2024, « maintenant elle essaie de briser la grève en proposant des clopinettes aux salariés, comme un doublement de la prime d’intéressement ou des augmentations d’acompte semestriel. Mais les salariés qui ont de l’ancienneté voient bien que depuis la création de la CGT ici, ils ont obtenu de nouveaux droits. »
La location-gérance : une pratique dont E.Leclerc (alors dirigé par Édouard Leclerc, père de Michel-Édouard) a été précurseur pour la grande distribution en France dans les années 1960. « Aujourd'hui, d'autres enseignes comme Carrefour essaient d'imiter ce modèle. Si Michel-Édouard Leclerc, était aussi généreux qu'il le prétend à la télévision et avait véritablement le cœur sur la main, il aurait accepté de signer la charte sociale proposée par les organisations syndicales », reprend Amar Lagha. En effet, la CGT essaie depuis deux ans de faire signer une charte qui soutienne le droit syndical dans les magasins et reconnaisse une Unité économique et sociale (UES) aux différentes franchises de la société, pour faciliter la représentation collective. Un accord similaire a déjà été signé avec Auchan en 2019. « J’espère qu’on y arrivera bientôt avec Leclerc ! »
Le parcours médiatique, et peut-être demain politique, de Michel-Édouard Leclerc semble pourtant bien peu lesté par ce contexte social. Comme si le personnage du P-DG était quasi-autonome de son entreprise au moment d’intervenir dans le débat public. Alors, la stratégie de communication de Michel-Edouard Leclerc est-elle celle d'un homme, ou d'une société ? « Et bien, c'est les deux », nous répond Magali Picard. « C’est lui qui communique depuis 50 ans, parce qu’en fait, les adhérents (à la coopérative Leclerc, NDLR) sont des patrons de magasins qui sont des indépendants, des chefs d’entreprise. Ils ne sont pas du tout habitués aux médias. Ils ne vont pas aller dans les médias. Donc ça les arrange bien d’avoir un porte-parole comme Michel-Edouard Leclerc. Et lui, il aime les médias, c’est sûr ».
Cette dichotomie entre le grand patron et ses franchisés, soutenu donc par le modèle de location-gérance, a ainsi entrainé la création paradoxale d'un homme fort et incarné médiatiquement, mais en réalité faible au sein du groupe qu'il représente. « Avec 144 000 salariés, trois fois plus que Renault mais deux fois moins que la SNCF, E.Leclerc fait partie des très gros employeurs français. Mais son statut d'indépendant fait qu'il n'y a pas de politique des ressources humaines unifiée à l'image des groupes intégrés comme Carrefour ou Leroy Merlin, considérés comme les bons élèves de la classe en la matière…et qui peuvent communiquer de manière globale », résumait Magali Picard dans son livre.
La marche vers ‘l’Élysée paraît donc d’autant plus haute. De toutes façons, selon Magali Picard, Michel-Édouard Leclerc lui-même n’y croit pas vraiment. « Président de la République, je ne suis pas sûre qu’il en ait foncièrement envie. C'est plus un jeu entre lui et les journalistes », confie-t-elle à NVO.fr.
Un jeu alimenté par des sondages désormais. « Quand on entend parler Michel-Édouard Leclerc face à Apolline de Malherbe, on a envie d’aller travailler chez eux » ironise Amar Lagha, « mais je ne sais pas où ils ont fait leur sondage, à mon avis pas auprès de salariés de Leclerc. » L'étude, commandée à l'Ifop par Paris Match et Sud Radio, a été menée au téléphone auprès de 1004 personnes selon divers quotas de diversité. Comme pour l'étude sur les personnalités préférées des français, les questions ne sont pas ouvertes, mais l'Ifop demande aux sondés de sélectionner parmi une liste prédéfinie de personnalités. Lors du dernier sondage de février, Michel-Edouard Leclerc était « testé » pour la première fois dans cette liste.
Un mode de sondage que le sociologue Pierre Bourdieu critiquait vivement dans une conférence de 1972 intitulée « L'opinion publique n'existe pas ». Pour lui, la formulation des questions influence les réponses et simplifie des problématiques complexes qui demanderaient un questionnaire plus fin. Une thèse qu'il synthétisait ainsi : « Dans le simple fait de poser la même question à tout le monde se trouve impliquée l’hypothèse qu’il y a un consensus sur les problèmes, autrement dit qu’il y a un accord sur les questions qui méritent d’être posées. »