À venir
Votre identifiant correspond à l'email que vous avez renseigné lors de l'abonnement. Vous avez besoin d'aide ? Contactez-nous au 01.49.88.68.50 ou par email en cliquant ici.
HAUT
TRAVAIL

Monoprix : quand les salariés paient cash la dette de leur actionnaire, Daniel Kretinsky

13 février 2026 | Mise à jour le 13 février 2026
Par | Photo(s) : Philippe Huguet / AFP
Monoprix : quand les salariés paient cash la dette de leur actionnaire, Daniel Kretinsky

(Photo d'illustration)

Le mardi 10 février, la direction de Monoprix annonçait la cession de trois magasins Monoprix à Lidl, et la fermeture de cinq autres. Outre les conséquences pour les salariés concernés, la CGT craint que ce ne soit les premiers signes de faiblesse de l'entreprise, qui peine à rembourser son énorme dette. Et ce malgré de bons résultats financiers, obtenus grâce la pressurisation des salariés.

From Monoprix to Lidl, real quick… ou « De Monoprix à Lidl, vitesse grand V » en VF. Le 10 février dernier, la direction du groupe Casino – dont l’actionnaire majoritaire est depuis 2024 le milliardaire tchèque Daniel Kretinsky – a annoncé à l'occasion d'un CSE central qu'elle se séparait de neuf magasins Monoprix en France. Les Monoprix d'Argenteuil, du Pecq et de Chatou sont cédés à Lidl, et les soixante quatre salariés qui y travaillent vont voir leur contrat de travail transféré à cette nouvelle entreprise. Ceux de Vitry, du CNIT La Défense, et de la Porte de Châtillon vont tout simplement baisser le rideau, tout comme deux magasins à Nantes et Tours, et un Monop’ (un magasin de plus petite envergure) à Clichy dans les Hauts-de-Seine. Mais leurs salariés devraient être reclassés dans les Monoprix de leur bassin d'emploi. Enfin, un Monop’ lyonnais doit passer sous la bannière de l’Espagnol Primaprix et onze autres enseignes du même type être franchisées. 

« C'est la première fois qu'on voit ça »

« C'est la première fois qu'on voit que Monoprix cède des magasins à d'autres enseignes. On avait vu des fermetures de magasin, souvent pour en ouvrir ailleurs, des changements d'enseigne à l'intérieur du même groupe, des passages en franchise… mais jamais des cessions à d'autres groupes. Cela signifie qu'il y a un rétrécissement de la surface de vente du groupe », s'inquiète Céline Carlen, secrétaire générale de l’Union syndicale commerce et services de Paris. 

La transformation en Lidl pose un problème majeur pour les 64 salariés concernés : ils vont passer de la convention collective de « grand magasin populaire », partagée avec les salariés des Galeries Lafayette ou du Printemps, à celle, bien moins avantageuse, du « commerce de détail à prédominance alimentaire. « À Monoprix, il restait jusqu'ici un vrai respect des métiers, qui n'existe pas ailleurs. Les salariés connaissent leur rayon, y sont attachés, n'ont pas d'horaire tournant… Alors que ce sont souvent des salariés avec beaucoup d'ancienneté, qui sont dans la boîte depuis trente ans, ils vont devoir passer à des postes hyperpolyvalents, et ça va être violent », déplore la syndicaliste. « La direction va-t-elle respecter les souhaits de reclassement des salariés dont les magasins sont fermés, comme elle l'a fait jusqu'ici, ou vont-ils leur imposer des reclassements dans le bassin parisien, éventuellement loin de chez eux ? » interroge-t-elle encore. 

Jusqu'au dernier CSE, l'inquiétude était plutôt suscitée par l'ambition de la direction de faire passer 50 % des magasins Monoprix de France en franchise et location-gérance d'ici 2027. « Ça signifie que les salariés ont un nouveau patron, qu'ils ne sont pas sur la même convention collective, et que les accords collectifs passés jusque-là tombent au bout de cinq mois. Dans un Monoprix parisien, le nouveau patron a décidé que les nouveaux embauchés ne bénéficieraient pas de leur prime de fin d'année, qui équivaut à un 13e mois, et de la prime vacances », poursuit Céline. 

Donner des gages aux créanciers

Ce qui inquiète surtout les syndicalistes de l'entreprise, ce sont les raisons de ces cessions et fermetures. En reprenant le groupe Casino en 2023, Daniel Kretinsky a aussi repris la dette contractée par son prédécesseur Jean-Charles Naouri : soit 6,2 milliards d'euros. Il a obtenu des créanciers qu'ils renoncent en partie à leur dû, réduisant ainsi la dette à 1,4 milliards d'euros, à rembourser d'ici la mi-2027. Problème : cette dette ne sera finalement pas remboursée dans les temps. Daniel Kretinsky négocie actuellement avec les créanciers pour allonger le délai de remboursement de l’ardoise et en faire baisser le taux d'intérêt. Aussi, ces fermetures et cessions procèdent-elles d'un simple repositionnement géographique des magasins Monoprix ? Ou d'une fermeture sèche, liée au besoin de cashflow (ou « flux de trésorerie ») de l'entreprise, qui doit donner des gages aux créanciers pour qu'ils acceptent la renégociation de la dette ? Et qu'ainsi, Kretinsky puisse se maintenir à la tête de l'entreprise ? 

Mise à part cette énorme dette, les magasins Monoprix semblent à nouveau être rentables. Mais à quel prix. Pour arriver à ce résultat, 2500 postes ont été supprimés ces trois dernières années, pour un effectif de 13000 salariés en 2024, occasionnant une forte pression sur les salariés restants. Une vingtaine de directeurs de magasins ont quitté le groupe, poussés à bout par les directions régionales. Le turn-over dans le personnel atteint 25 %. En 2024, 1400 salariés ont démissionné, le nombre d'arrêts longue maladie a augmenté de 40 %, triplant pour les seuls cadres. « Les conditions de travail se sont beaucoup dégradées. On est à l'os », déplore Céline Carlen. « Les suppressions d'emploi obligent ceux qui restent à faire le travail de deux personnes, parfois trois. Ça crée des tensions entre les salariés qui se reprochent mutuellement de ne pas s'aider. Et en met d’autres en souffrance car il est impossible, dans ces conditions, de bien faire notre travail. L'embauche de CDD qui partaient à l'issue de leur contrat nous a aussi beaucoup fatigués, et a entamé la solidarité des équipes », raconte Anna-Maria (dont le prénom a été modifié), salariée d'un magasin d'un quartier populaire parisien. 

Des magasins à deux vitesses

Une tendance qui pourrait bien avoir des résonances à l’autre extrémité de la chaîne. « Monoprix justifie ses prix de 20 % supérieurs à ses concurrents par l' » expérience client« , soit un certain standing. Une qualité qui est abîmée par ces baisses d'effectifs et conduit à la désaffection des client, et donc à une moindre profitabilité. Et la direction de Monoprix en a bien conscience. Elle a lancé l'année dernière une politique de « réhumanisation des magasins » et a recommencé à embaucher un peu », explique Céline Carlen 

Mais l'annonce du plan d'investissement du groupe Casino d'1,2 milliards d'euros, dont 50 % doit profiter à Monoprix, suscite d'autres angoisses. Ne va-t-il bénéficier qu'aux magasins les plus profitables, dans les quartier touristiques et aisés, tout en laissant à l'abandon ceux qui seraient voués à la vente ou à la fermeture ?  « En octobre, je suis revenue dans mon magasin après un long arrêt maladie, j'étais catastrophée. Les rayons affaires scolaires, beauté, étaient quasiment vides. Dans le magasin voisin, les poubelles n'ont pas été vidées pendant deux mois, les souris envahissaient le magasin ! Je reçois aussi des plaintes de Monoprix où les plafonds s'effondrent, comme à Courbevoie, Charenton ou Picpus. On est inquiets pour la vingtaine de magasins qui n'arrivent pas à redresser leur chiffre d'affaire », s'inquiète Meriem (le prénom a également été modifié), salariée d'un magasin dans le 12e arrondissement de Paris. 

La CGT exige donc de la direction de Monoprix qu'elle soit transparente sur la signification de ses annonces brutales de février, et qu'elle mette en place un réel dialogue avec les représentants syndicaux, afin d'apaiser les inquiétudes. « Nous nous opposons frontalement à ces logiques de restructuration qui ne tiennent aucun compte des conditions de travail et sont illisibles au niveau de la stratégie », réaffirme Céline Carlen.