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DÉMOCRATIE

Municipales : « Plus le management en entreprise est autoritaire, plus les affects d’extrême droite se développent »

25 mars 2026 | Mise à jour le 25 mars 2026
Par | Photo(s) : Nathanaël Mergui
Municipales : « Plus le management en entreprise est autoritaire, plus les affects d’extrême droite se développent »

Thomas Coutrot, économiste et statisticien français.

Une étude conduite par HEC et publiée en mars 2026 en marge des municipales a montré que l’isolement ou l’insatisfaction au travail favorisait le vote RN parmi les salariés, et inversement, qu’une bonne intégration prédisposait à un vote progressiste. Thomas Coutrot, chercheur à l'Institut de recherches économiques et sociales (IRES) étudie depuis longtemps en quoi les conditions et l'organisation du travail, la perte d'agir sur son quotidien professionnel influencent les comportements électoraux et nourrissent l'abstention. Pour les syndicats, recréer du collectif est un outil puissant de lutte contre l'influence des discours d'extrême droite.

Que retenez-vous des élections municipales, au regard de vos études portant sur le rapport entre l'organisation du travail et le vote des citoyens ?

Sans grande surprise, l'abstention continue de progresser. Cette tendance de fond s'explique notamment par le déclin de l'autonomie au travail et une standardisation des tâches qui découlent du management par les chiffres, de la progression des algorithmes. Cette dépossession des métiers, du pouvoir d'agir dans le travail se communiquent à la sphère politique. Ce que les sociologues appellent la théorie du débordement des rapports de travail vers la cité. Le sentiment d'efficacité politique, à savoir que la participation au débat public  peut avoir une incidence, décroit à mesure  que s'aggrave  la perte d'autonomie au travail. Pour une minorité de militants, l'abstention peut aussi recouvrer une attitude plus politisée de contestation.

Une étude de HEC publiée en mars 2026 montre que le sentiment d'isolement, l'insatisfaction au travail caractérisent le vote RN. Plus globalement, de quelles manières les conditions de travail peuvent influencer le vote des salariés ?  

Mes travaux ont surtout mis en lumière le fait que l'autonomie opérationnelle, la capacité de s'exprimer sur le travail, la pénibilité physique, le travail de nuit ou tôt le matin peuvent peser dans les urnes. Par exemple, le manque d'autonomie est fortement associé au vote RN et au vote LFI. Ce qui distingue les deux, c'est la possibilité de parler du travail, la capacité d'expression. Les électeurs de LFI estiment que le système peut être changé. Le rapport au collectif est aussi radicalement différent. Alors que les électeurs RN se sentent isolés, ceux de la gauche dite populiste se sentent plus à même de politiser la révolte via une action collective. Le pouvoir d'agir, de s'exprimer, de participer à des réunions collectives, qu'elles soient organisées dans un cadre syndical ou par la hiérarchie, fait une grande différence. Plus le management est autoritaire et sourd à la parole des salariés, plus se développent des affects d'extrême droite.

Autre exemple, le travail de nuit qui est facteur d'isolement, les pénibilités physiques, vont renforcer une vision sacrificielle du travail ; laquelle, selon le logiciel d'extrême droite, oppose ceux qui se défoncent à la tâche et les prétendus assistés, immigrés. Cette frustration sociale nourrit d'autant le vote d'extrême droite que ces salariés n'ont pas la capacité de s'exprimer sur leurs mauvaises conditions de travail.

Dans les usines taylorisées des années 60-70, les collectifs de travail réussissaient à trouver des temps de discussion entre collègues, des régulations autonomes, qui permettaient de tisser de la solidarité ouvrière. Le management néolibéral, l'individualisation des rapports, l'intensification au travail ont affaibli ces soupapes.

La CGT appelle à chaque élection à faire barrage aux idées d'extrême droite. En quoi se réapproprier le travail peut aussi faire reculer le vote RN ?

Quand un syndicat organise la discussion, quand il formule des revendications ancrées dans le travail, il contribue à recréer des dynamiques d'échange entre salariés et à redynamiser le collectif. Les syndicats sont parfois réticents à s'approprier les questions d'organisation du travail, considérant qu'elles demeurent la prérogative de l'employeur. Or, comme le montre une récente recherche que nous avons menée à l'Ires pour le compte de la CGT, s'en emparer a des effets très concrets sur le quotidien professionnel, sur le renforcement du syndicat et ses résultats aux élections professionnelles. En outre,  mobiliser un collectif de travail autour de ces réalités contribue à faire reculer les idées d'extrême droite.

Par exemple, dans un bureau de poste à Béziers, le fait de discuter du travail et de la manière dont les employés peuvent l'améliorer a débouché sur une grève et a contribué à isoler deux militants du RN qui harcelaient le délégué syndical d'origine maghrébine. Dans un atelier de maintenance de la SNCF, la CGT a mené une étude ergonomique qui a contribué à améliorer significativement les conditions de travail. Un sentiment de solidarité s'est recréé, qui a fait reculer les discours racistes.

À Menton, Sud-rail a mené la discussion sur l'organisation du travail dans les trains transfrontaliers, ce qui a permis de faire évoluer le discours anti-migrants de militants.

Si on reconstruit les capacités de solidarités collectives, on fait reculer l'isolement, les rancœurs et le sentiment d'impuissance qui nourrissent le RN. Il s'agit de combattre les passions tristes par des passions joyeuses, de faire place au plaisir d'être ensemble, d'agir ensemble.