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HISTOIRE

Lionel Jospin (1937-2026) : 35 heures, privatisations... un bilan social si contrasté

23 mars 2026 | Mise à jour le 23 mars 2026
Par | Photo(s) : Jack GUEZ / AFP
Lionel Jospin (1937-2026) : 35 heures, privatisations... un bilan social si contrasté

Lionel Jospin, en 2002, après les résultats du premier tour de l'élection présidentielle.

La disparition, le 22 mars, de Lionel Jospin remet en lumière le paradoxe qu’il a incarné : celui d'un dirigeant de gauche qui, tout en menant des réformes sociales emblématiques comme l’instauration de la semaine de 35 heures, ou la mise en place de la Couverture maladie universelle, a aussi porté le tournant libéral de la social-démocratie française. Entre avancées sociales, compromis avec le patronat et désillusions syndicales, NVO.fr revient avec Maryse Dumas sur un quinquennat à Matignon au bilan profondément ambivalent.

« Je suis socialiste d'inspiration, mais le projet que je propose au pays, ce n'est pas un projet socialiste » déclarait Lionel Jospin sur le plateau du JT de France 2, quelques semaines avant la présidentielle de 2002, qu’il perdra au premier tour. Une phrase qui symbolise les contradictions qui auront jalonné la carrière politique de cet ancien trotskiste (lambertiste) devenu leader du Parti socialiste, ministre de l'Éducation nationale, Premier ministre, mort à l'âge de 88 ans le 22 mars 2026. Une complexité qui est surtout celle de son héritage : comment concilier l’homme qui a, entre autres, poussé à l’allègement de la durée du travail hebdomadaire avec la loi sur les 35 heures, instauré la Couverture médicale universelle, qui étend à tous la prise en charge des soins, et celui qui a accompagné tant de privatisations, et leurs cortèges de dégâts sociaux ?

Maryse Dumas l’a bien connu. Celle qui était secrétaire confédérale de la CGT et membre de la délégation de la centrale au moment des négociations sur l'emblématique réforme des 35 heures, revient sur le bilan social contrasté de son quinquennat à Matignon pour nous aider à y voir plus clair.

Un premier geste encourageant

En 1997, Jacques Chirac, président de la République depuis deux ans, dissout l'Assemblée nationale dans l'espoir d’y renforcer la majorité RPR-UDF. C'est le contraire qui a lieu lorsque la coalition de la « gauche plurielle » (PS, PCF, Verts, Mouvement des citoyens, Parti radical de gauche et divers gauche) obtiennent 319 sièges contre 257 pour la droite. Lionel Jospin est nommé Premier ministre et forme un gouvernement issu des diverses formations de la coalition. De quoi susciter une forte attente parmi les représentants des travailleurs. « Lorsqu'il a été nommé, il a souhaité rencontrer les organisations syndicales avant le discours de politique générale, ce qui était une innovation » se souvient Maryse Dumas, alors secrétaire confédérale de la CGT. « On avait trouvé ça intéressant, puisque bien sûr, on estimait que le succès de la gauche aux législatives avait beaucoup à voir avec le mouvement de novembre-décembre 1995. »

Ce mouvement de mobilisation et de grève s'opposait au plan Juppé, un projet de réforme austéritaire des retraites et de la sécurité sociale. La DARES estime à 4 millions le nombre de jours de grèves cumulés sur cette période de trois semaines. Un rapport de force intense qui mènera le gouvernement a retirer une partie de sa réforme concernant les retraites (mais conservera la réforme de la Sécurité sociale, dont le budget sera désormais voté à l'Assemblée nationale). Un mouvement dans lequel la CGT était alors particulièrement engagée.

« Alors, le fait que le nouveau Premier ministre souhaite rencontrer les organisations syndicales pour élaborer, en quelque sorte, son discours de politique générale, on l’avait trouvé très positif. Dans la délégation il y avait Louis Viannet qui était secrétaire général de la confédération, Jean-Christophe Le Duigou et moi-même. Viannet, comme à son habitude, avait préparé des propositions qu'il a présentées lors d'une intervention très dense. Mais Lionel Jospin n’a absolument pas discuté des propositions de la CGT ni dit quoi que ce soit de ce qu’étaient ses propres intentions. C’était très étonnant d’avoir à la fois un premier acte que nous, nous considérions comme un acte politique important qui, en fait, est devenu un simple acte de communication. »

La question décisive des salaires

Le Premier ministre et sa ministre de l’Emploi et de la Solidarité, Martine Aubry, convoquent quelques mois plus tard une conférence sur l'emploi, les salaires et le temps de travail, le 10 octobre 1997, à Matignon. L'objectif est clair : préparer la réduction du temps de travail à 35 heures hebdomadaires, comme le réclamaient notamment la CGT et la CFDT. Le gouvernement espérait que diminuer le temps de travail individuel permettrait de « partager » le travail, et donc de créer davantage d'emplois. « C’est un petit peu bizarre parce qu’on savait qu’on était là pour la journée. Lionel Jospin, en ouverture de séance, fait un premier discours. On éclate en ateliers, la journée se passe et il revient sur le coup de 17 heures, si ma mémoire est bonne. Là, il annonce deux lois pour instaurer les 35 heures au 1er janvier 2000. »

Mais dans la réduction du temps de travail, la question du maintien des salaires est décisive, et opposera les différents syndicats. « Je n’ai plus en tête les formulations exactes, mais pour nous, l’analyse qu’on faisait du discours de Jospin, c’était que les salariés allaient payer la réduction de la durée du travail sur leur salaire ou sur l'organisation du travail. »

Deux lois decrescendo

La première loi, votée en 1998, conditionne les allègements de cotisations sociales des employeurs à la signature d'un accord majoritaire au sein de leur entreprise pour la réduction du temps de travail, avec 10% de réduction du temps de travail et 8 % d'embauches. « C’est la loi qui a permis le plus d’aspects positifs sur les 35 heures. »

Mais celle votée en 2000 voit les conditionnements des allègements largement revus à la baisse. Il n'est plus nécessaire d'avoir un accord de réduction du temps de travail, mais plutôt un accord sur la semaine de 35 heures. Ce qui permet d'organiser des semaines de 35 heures sans pour autant diminuer le temps de travail. « C’est là qu’interviendront toutes les modifications sur, par exemple, le calcul du temps de travail effectif, ou les temps de pause, qui permettront au patronat de signer des accords de 35 heures alors qu’en fait, les salariés n’auront pas bénéficié de réduction de la durée réelle du travail, il y aura simplement eu des ajustements. »

Comment expliquer cette occasion manquée pour la gauche majoritaire ? « Le patronat a été très combatif » concède Maryse Dumas. Lorsque Jospin annonce les lois sur les 35 heures en 1997, Jean Gandoy fulmine et démissionne du Conseil national du patronat français (CNPF) qu’il présidait, lequel devient à cette période le mouvement des entreprises de France (Medef). « Gandoy a dit qu'il fallait un « tueur » pour les 35 heures, et Ernest-Antoine Seillière est devenu président du Medef, avec la ferme ambition de contrer cette mesure. » La vision de la société et du travail nourrie par ce dernier, qui est toujours celle du Medef aujourd'hui, est que les accords doivent être des accords uniquement d’entreprises. En d’autres termes, ce qui se fait en entreprise devrait l'emporter du point de vue de la hiérarchie des normes, par rapport à ce qui se fait au niveau national. « Les 35 heures pour ça, c’était un ballon d’essai pour le patronat. C’est-à-dire qu’ils ont réussi à retourner la loi, dont la deuxième mouture est beaucoup plus favorable à leur vision de la société que la première, favorisant les accords différents selon les rapports de forces singuliers à chaque entreprise. »

Le temps de la désillusion

Une désillusion donc, au tournant du millénaire, alors que le gouvernement Jospin entre par ailleurs dans une phase intense de privatisations et d'ouvertures de capitaux d'entreprises publics : France Telecom, Air France, Le Crédit lyonnais (LCL)… « C’est quand même un des gouvernements qui a le plus privatisé. » En parallèle, le gouvernement n'intervient pas dans la fermeture de l'usine Renault à Vilvorde, alors que Jospin avait défilé aux cotés des ouvriers pendant sa campagne en mars 1997. Lorsque le fabricant de pneus Michelin annonce supprimer 7 500 emplois, le Premier ministre au passé trotskiste prononce sur l'antenne de France 2 la célèbre phrase : « il ne faut pas attendre tout de l'État ou du gouvernement » (souvent paraphrasée en « l'État ne peut pas tout »), qui demeurera comme un symbole de la compromission de la gauche avec l'économie de marché.

Bref, des patrons de plus en plus véhéments, un libéralisme montant de toutes parts, et un Premier ministre socialiste au milieu de tout ça… Alors, Lionel Jospin a-t-il péché par manque de volonté ? Maryse Dumas nous dit son mot, en forme de conclusion : face à l’offensive patronale, « On a eu le sentiment d'un Premier ministre dirigeant, ce n'était pas une marionnette, il savait où il allait et avait véritablement une sensibilité de gauche. Mais la question fondamentale, c'est : jusqu’où était-il en situation, et jusqu’où voulait-il affronter le capital et le patronat ? Les 35 heures n’ont pas pu être complètement mises à son crédit lorsque le temps des nouvelles élections est venu, en 2002. Parce que ça a laissé un goût mitigé parmi les salariés. On considère qu’une partie d'entre eux a vraiment gagné aux 35 heures, mais qu’une autre y a perdu. Cette partie qui y a perdu, c’est surtout les salariés en flexibilité, dont la flexibilité s’est aggravée, les salariés en précarité ,les temps partiels, entre autres. En somme, toutes les couches populaires. »