En ce mardi 28 avril, journée mondiale de la santé et de la sécurité au travail, les syndicats étaient rassemblés à Paris pour dénoncer une hécatombe silencieuse. Face à la hausse des accidents, des morts et des suicides liés au travail, ils s’insurgent contre l'inaction des pouvoirs publics et réclament des mesures urgentes, notamment pour protéger les plus jeunes, de plus en plus exposés.
La musique qui sort des enceintes du camion de la CGT, installé près du ministère du Travail, avenue Duquesne, dans le VIIe arrondissement parisien, est assourdissante. Mais l'ambiance n'est pas à la fête : le ton est grave. « C'est une journée pour sortir du silence. Peu de monde sait que quatre personnes meurent chaque jour dans le monde du travail », lance au micro Denis Gravouil, secrétaire confédéral de la CGT. « On ne fait pas la une des journaux, le 20 Heures ne parle pas de ces situations dramatiques », regrette-t-il.
Ce mardi 28 avril, le rassemblement intersyndical, qui réunissait la CGT, Solidaires, SUD et la FSU, a vu les prises de parole s’enchaîner. Toutes ont fait mention des mêmes actualités : la multiplication des accidents et des morts au travail de ces dernières semaines, mais aussi les suicides, qui concernent notamment la SNCF.
Une journée mondiale de la santé et de la sécurité au travail que les syndicats voudraient bien transformer en journée de mémoire pour les victimes. « Nous voulons en faire une journée pour les morts au travail », explique Frédéric Mau, syndicaliste de la fédération CGT de la construction, du bois et de l'ameublement, qui confie « en avoir marre de compter les morts chaque semaine ». En 2024, 1 297 travailleurs et travailleuses ont ainsi perdu la vie en raison de leur activité professionnelle (en comptant les accidents au travail, les maladies professionnelles et les accidents sur le trajet domicile-travail), soit plus de trois par jour, selon le rapport annuel de la Caisse nationale de l'Assurance-maladie.
Une série de suicides chez les cheminots
En 2025, pas moins de cinq mineurs sont morts au travail, selon les chiffres du ministère. Et, depuis janvier, ce chiffre explose. L'actualité récente est dans toutes les têtes… Calvin, 15 ans, élève en lycée professionnel, mort lors d'un stage d'observation sur un chantier après avoir été écrasé par un engin. Une situation « qui ne peut plus durer », martèlent les syndicats. « Leur mort est le résultat d'une politique gouvernementale qui a augmenté le temps de présence des plus jeunes en entreprise, combinée à un assouplissement des règles de contrôle et de sécurité », dénonce Axel Benoist, secrétaire national de la FSU.
« Les 15-24 ans connaissent deux fois plus d'accidents que les autres salariés », souligne Murielle Guilbert pour Solidaires. Une situation qui n'a rien d'une fatalité, insiste-t-elle : « Il faut rappeler aux employeurs qu'ils sont responsables de la santé de leurs salariés et pointer l'inaction du gouvernement face à une situation dont on connaît les conséquences depuis des années. »
De son côté, le syndicat SUD-Rail a mis l’accent sur la situation des cheminots, frappés, ces derniers temps, par une série de suicides. « En l'espace de quatre mois, on est déjà à douze suicides. Si on continue à ce rythme, on atteindra 40 décès d'ici à décembre », alerte Fabien Villedieu, secrétaire fédéral SUD-Rail. « On a connu France Télécom, aujourd'hui c'est le tour de la SNCF. Mais nous, on ne va pas se laisser faire », affirme-t-il, en précisant que le syndicat réclame un moratoire sur les réorganisations en cours dans l'entreprise ferroviaire.
Au-delà de ces constats, l'ensemble des syndicats formule des revendications communes, parmi lesquelles le rétablissement des CHSCT, l’augmentation des moyens de l'inspection du travail et la suppression des stages d'observation pour les élèves de troisième et de seconde dès la rentrée prochaine.
« Il faut plus de contrôles »
Après cette première mobilisation, direction le XIIIe arrondissement parisien, dans le square Marie-Curie. Un second rassemblement avait lieu dans une allée qui porte désormais le nom d’Amara Dioumassy, en hommage à cet ouvrier du BTP, père de cinq enfants, mort au travail le 16 juin 2023 à l'âge de 51 ans. Ce jour-là, il quittait un chantier situé le long de la Seine, près de la gare d'Austerlitz, lorsqu'il a été percuté par un camion qui faisait marche arrière. Ces travaux visaient à rendre la Seine baignable pour les épreuves sportives, grâce à un système de stockage des eaux de pluie dans un gigantesque bassin, afin d'éviter leur déversement avec les eaux usées.
Près de trois ans après les faits, l'enquête judiciaire est toujours en cours. Pour Lyes Chouai, son camarade à la CGT, ce délai est incompréhensible : « Moi, j'ai fait l'enquête en cinq minutes en me rendant sur le chantier juste après le drame. » Il affirme avoir relevé de nombreux manquements aux règles de sécurité, un constat qui semble corroboré par l'inspection du travail, laquelle avait ordonné des mises aux normes avant la réouverture du site. Aujourd'hui, Lyes Chouai réclame des sanctions dissuasives contre les entreprises fautives et un renforcement des contrôles. « C'est comme sur la route : plus il y a de contrôles, plus les gens respectent la loi. Avec les employeurs, c'est pareil. Si on s’en donne les moyens, les accidents et les morts diminueront. »
L'allée Amara-Dioumassy se veut désormais un lieu de mémoire et de luttes. « C'est symbolique. Au départ, on voulait que tout le parc porte son nom, mais la mairie de Paris nous a proposé cette solution intermédiaire », explique Lyes Chouai. Un espace pour donner de la visibilité aux morts au travail et rappeler que ces drames peuvent être évités, qu’ils ne relèvent pas de la fatalité. Un objectif partagé par Nicolas Bonnet-Oulaldj, adjoint à la maire de Paris chargé de l'emploi : « C'est essentiel d’évoquer la mort au travail dans l'espace public. J'espère que cette initiative inspirera d'autres collectivités. » L'élu reconnaît la responsabilité de la Ville : « Ce chantier était commandé par Paris. En tant que donneur d'ordres, la Ville doit assumer pleinement sa responsabilité. »