À venir
Votre identifiant correspond à l'email que vous avez renseigné lors de l'abonnement. Vous avez besoin d'aide ? Contactez-nous au 01.49.88.68.50 ou par email en cliquant ici.
HAUT
Reconversion industrielle

« On se fout des musées, on veut de la production » : au Michelin Innovation Park, l'inquiétude des salariés

24 août 2026 | Mise à jour le 25 août 2026
Par | Photo(s) : Jean-Pierre Raynaud
« On se fout des musées, on veut de la production » : au Michelin Innovation Park, l'inquiétude des salariés

Musée de l'Aventure Michelin.

Etalé jusqu'en 2030, l'aménagement de Michelin Innovation Park doit revitaliser 20 hectares de friches industrielles proches du centre-ville de la métropole auvergnate. Pour le manufacturier et ses partenaires, ce projet est au service de l'attractivité du territoire en créant une nouvelle activité économique. Toutefois, le programme de transformation urbaine n'enthousiasme pas les 800 agents travaillant encore dans la doyenne des usines clermontoises, qui s’inquiètent davantage du maintien de leur emploi et des conditions dans lesquelles ils l’exercent.

Au fil des années, la place de Michelin dans la ville et l'emploi industriel environnant continue à se réduire. Si dans les années 1970, la manufacture a employé jusqu'à 27 500 personnes à Clermont-Ferrand, l'externalisation de la production à l'étranger a réduit par trois le personnel. Signe accompagnant ce changement d’époque (et de braquet), le site centenaire de Cataroux (45 hectares), où le pneu radial a été lancé, a cédé du terrain aux promoteurs, pour un projet de transformation baptisé « Michelin Innovation Park ». Sur les parcelles vendues par le manufacturier, on compte notamment un ensemble immobilier de 472 appartements et petites maisons de l'« ILO23 » (nom désignant ce qui fut l’atelier, construit en 1955, de préparation, confection et cuisson de pneus Tourisme) qui a vu le jour en 2023.  On avait de surcroît déjà assisté à l’émergence du « Campus RDI » – RDI comme Recherche, Développement et Industrie – , concentrant 3 000 chercheurs et chimistes, à Ladoux, ainsi que d’un siège social rénové et végétalisé. Ce n’est pas tout. Bibendum et ses partenaires se sont en effet lancés dans un nouveau chantier, à hauteur de 300 M€, dont 60 M€ de travaux de dépollution et démolition pris en charge par la multinationale. Un projet de reconversion industrielle fort impressionnant mais qui laisse pour le moins perplexes les salariés. 

Attirer visiteurs et « digital nomads »

Ces 300 millions d’euros, réunis à travers une cinquantaine d’acteurs publics et privés, couvrent un vaste ensemble de nouveaux édifices, depuis l'Aventure Michelin au Hall 32 – ouvert en 2017 pour la promotion des métiers de l'industrie et géré par une association des plus grandes entreprises locales et le rectorat – jusqu’à la manufacture des talents, active depuis 2019, en passant par le Centre des matériaux durables (regroupant des startups spécialisées dans la biotechnologie). Et en passant surtout par l’installation la plus récente : le PIC. Un acronyme renvoyant à un espace de coworking, pourvu de 97 studios, 51 salles de réunion, 7 restaurants, dont l'ambition est d'attirer les entrepreneurs et « digital nomads » (comprendre : les professionnels travaillant à distance grâce aux technologies numériques).

Ce dont évidemment on se félicite du côté de la direction. « Michelin crée les conditions pour que des entrepreneurs viennent s'installer et nous estimons que les différents opérateurs pourraient localiser un millier d'emplois à l'horizon 2030 », espère le directeur de Michelin Innovation Park Cataroux, Patrice Kefalas. Et celui-ci d’évoquer encore une nouvelle réalisation à venir, le Quartier des Pistes : « Ouvert sur la ville, le quartier des Pistes sera tourné vers la culture, la santé et les loisirs mais ce ne sera pas un parc d'attractions. La Cité verte, où 3,5 ha seront désimperméabilisés pour planter des arbres et aménager des jardins, développera des programmes éducatifs autour de la culture urbaine et l'alimentation. Les résidents pourront profiter librement de l'animation et de l'îlot de fraicheur. »

L’inexorable déclin de la production

Pourtant, c’est justement parmi les résidents que le scepticisme monte. Car tandis qu'on aménage les espaces communs, les autres habitants du parc, les 800 salariés toujours employés sur un site de production que le déclin d’activité n’a fait que rendre de plus en plus disproportionné, savent que leur espace de travail ne sera pas rénové. Les plus résignés considèrent ces travaux avec indifférence, voire hostilité. « On se fout des musées. Ce qu'on veut, c'est de la production », martèle ainsi Jean-Michel Maubert, agent depuis trente ans, représentant CGT à Cataroux, qui produit des vignettes en aluminium pour immatriculer les pneus. « Cataroux, c'est une vraie passoire thermique avec une isolation pratiquement nulle. Lors de grosses averses, l'eau s'écoule dans l'atelier par les fenêtres. Par grand froid, on grelotte », poursuit-il.

Et c’est en premier lieu l'emploi qui préoccupe un personnel déjà deux fois moins nombreux qu’en 2015. Patrice Kéfalas se veut rassurant, tout en n'excluant pas de devoir réfléchir à la reconversion d'autres bâtiments qui se libèreraient : « Dans les emplois qui vont se localiser, il y en a peut-être pour des salariés Michelin en particulier au Centre des matériaux durables où on crée des activités nouvelles amenées par des entreprises extérieures qui peuvent avoir besoin de recruter des compétences. » Mais Jean-Michel Maubert relaie les motifs d’inquiétude des salariés. Constatant que de nombreux intérimaires et salariés en CDD ne travaillent que quelques heures par jour, il s’interroge sur le sort à court terme de la production. « En 2027, le nombre de pneus à produire dans l'année sera divisé par deux. En 2028 ou 2030, il ne faut pas rêver, la production de pneus aura cessé. Il ne restera plus que le service Z qui fabrique de la gomme et Y20 qui produit du fil. » Le fil d’une histoire ouvrière que les travailleurs de Michelin, qu’on surnomme ici « les Bibs », ne voudraient pas voir se briser.  

Jean-Pierre Raynaud