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La piste de danse illuminée du film culte « La Fièvre du samedi soir »
La piste de danse illuminée du film culte « La Fièvre du samedi soir »
Boules à facettes, paillettes et permanentes… Le disco souffre bien souvent d'une image réductrice, celle d'une musique légère, commerciale, bonne à sonoriser les soirées kitsch. Une réputation injuste, car derrière les refrains entêtants et les orchestrations flamboyantes se cache un mouvement musical résolument militant. Cet été, NVO.fr raconte comment le monde du travail a révolutionné l'histoire de la musique. Quatrième épisode, avec l’épopée disco.
Pour parler disco, on pourrait faire simple : rembobiner jusqu'aux années 1970. Bien vu, les pattes d'éléphant et les cols pelles à tarte sont au rendez-vous. Mais ce serait aller un peu vite. Pour comprendre d'où vient cette culture de la nuit, de la fête et de la transgression, il faut en réalité remonter bien plus loin. Jusqu’aux années 1940, même, quand les premières discothèques françaises deviennent des refuges pour les amateurs de jazz. À l'époque, les zazous (jeunes Français passionnés de swing et de jazz) bravent, sous l'Occupation, l'interdiction nazie d'écouter cette musique de « Nègres et de Juifs », en se retrouvant dans des clubs clandestins. Ces lieux ne ressemblent pas encore aux temples du disco des seventies, mais ils portent déjà une idée essentielle : celle d’un espace où l’on se rassemble pour écouter une musique jugée subversive et échapper, le temps d’une nuit, aux normes imposées.
Près de trente ans plus tard, outre-Atlantique, le disco naît dans une Amérique profondément fracturée. Il s’inscrit dans le prolongement des grandes conquêtes des années 1960 : les luttes pour les droits civiques, l’émancipation des femmes et la reconnaissance des droits des homosexuels. En juin 1969, une descente de police musclée au Stonewall Inn, un bar gay de Greenwich Village à New York, met le feu aux poudres. Clients et habitants du quartier se révoltent plusieurs nuits durant. Cet événement marque le point de départ symbolique du mouvement de libération homosexuelle. Dans les années qui suivent, les clubs gays deviennent de véritables laboratoires culturels où l'on expérimente une nouvelle manière de danser et de vivre la nuit. Le disco y trouve son premier public et devient rapidement la bande-son d’une communauté en quête de liberté, avant de conquérir l’ensemble de la société.
« Plus révolutionnaire que les Black Panthers »
Le 26 octobre 1974, le magazine Billboard publie son premier « Disco Action Top 10 », qui recense les morceaux les plus joués dans les clubs new-yorkais. Pour le musicien et enseignant Belkacem Meziane, auteur de l'ouvrage le Disco en 100 hits, de 1972 à nos jours (éd. le Mot et le Reste), c’est en quelque sorte l’acte de naissance officiel du disco. Pour la première fois, l’industrie musicale reconnaît l’influence des DJs et des discothèques dans le succès d’un titre. En sélectionnant des morceaux rares, en soignant l’enchaînement des titres et l’ambiance des soirées, ils deviennent de véritables prescripteurs, capables de transformer un simple morceau de club en succès international.
À New York, sur les pistes de danse du Loft, du Studio 54 ou de clubs plus confidentiels, les barrières tombent. Noirs, Blancs, homosexuels, hétérosexuels, riches, pauvres, Portoricains ou descendants d’immigrés italiens se retrouvent unis par le même beat, un phénomène quasiment inédit à l’époque. « Ce qui était génial dans les années 1970, c'est que tout le monde se soutenait. Pour moi, le disco était plus révolutionnaire que les Black Panthers. Le mouvement accueillait tout le monde, quel que soit le milieu », raconte le célèbre producteur Nile Rodgers dans le documentaire la Revanche du Discodiffusé cet été sur Arte. Au-delà de son impact musical, le disco devient le porte-voix de minorités confrontées à la ségrégation ou à la morale religieuse. La piste de danse est alors un espace d’expression, de visibilité et d'égalité. « Le disco a permis d’amener sur le même dancefloor des ouvriers, des gens de la jet-set, des personnes de toutes origines autour d’un même beat ; c’est déjà en soi politique », résume Belkacem Meziane. Incarné par John Travolta, Tony Manero, jeune quincaillier tout juste sorti de l'adolescence, issu d'une modeste famille italo-américaine, devient dans Saturday Night Fever l'une des figures les plus emblématiques de cette révolution.
Un beat redoutablement efficace
La force fédératrice du disco, tout droit issu des musiques noires, repose aussi sur une formule musicale redoutablement efficace. Le fameux « four-on-the-floor », battement régulier de grosse caisse sur quatre temps, permet même aux plus piètres danseurs de trouver naturellement le rythme. Les grands titres disco évoluent sur 120 battements par minute, un tempo plus rapide que celui de nombreuses productions funk de l’époque. Derrière cette apparente simplicité se cachent des orchestrations d’une sophistication exceptionnelle : « On imagine à tort que le disco est une musique facile, mais quand on écoute réellement des productions de l'époque, on entend des orchestrations formidables, avec des violons, de la harpe, du hautbois, du gospel… Ce sont des choses que l'on ne fait plus aujourd'hui », estime Belkacem Meziane.
Les artistes qui façonnent cette révolution sont aujourd’hui entrés au panthéon de la musique populaire. Donna Summer bouleverse les codes avec Love to Love You Baby, inspiré par l’audace sensuelle de Je t’aime… moi non plus, de Serge Gainsbourg et Jane Birkin. Love to Love You Baby est décrit par Belkacem Meziane comme un véritable manifeste féministe, brisant, avec ses orgasmes simulés, les tabous sur le plaisir féminin. La chanteuse interprétera aussi I Feel Love, produit par Giorgio Moroder, qui ouvre la voie à la musique électronique moderne. Gloria Gaynor transforme I Will Survive en hymne universel à la résilience. Les Bee Gees imposent leur falsetto (technique vocale permettant de chanter des notes plus aiguës que la normale ) avec Stayin’ Alive, tandis que Sister Sledge célèbre la solidarité familiale avec We Are Family. Avec Le Freak ou Good Times, le groupe Chic impose une esthétique qui influencera durablement la pop, le hip-hop et la house. Barry White, de son côté, apporte une dimension orchestrale et sensuelle qui marque profondément le son de Philadelphie. Village People cartonne avec YMCA ou In The Navy, moustaches, chorégraphies et looks équivoques à l'appui. L'emblématique You Make Me Feel, interprétée en 1977 par le chanteur américain noir et queer Sylvester (puis reprise par Jimmy Somerville dans les années 1980) sera qualifiée par le critique musical Robert Christgau – rock critic à la dent dure pourtant – comme « l'une de ces poussées d'énergie soutenue et stylisée qui est le plus grand cadeau du disco à la musique pop ». Le disco essaimera bien au-delà des États-Unis avec, par exemple, en Suède, la naissance du groupe ABBA, qui en fait une machine à tubes à l'efficacité redoutable.
Violent rejet
En France, Cerrone devient l’un des rares producteurs européens capables de rivaliser avec les Américains. Son Supernature est aujourd’hui considéré comme un classique absolu, d'ailleurs joué lors de la cérémonie d'ouverture des jeux Olympiques de Paris en 2024, préfigurant autant l’électro que certaines préoccupations écologiques, aux yeux de certains. Le grand public retient aussi Spacer, de Sheila, ou encore Alexandrie Alexandra, de Claude François. Ces immenses succès contribuent à populariser le disco, mais aussi à en atténuer la portée politique. À mesure que le genre devient un produit mondial, son esthétique de paillettes prend parfois le pas sur son histoire militante.
Le succès planétaire du disco finit pourtant par provoquer un violent rejet. Le 12 juillet 1979, à Chicago, la Disco Demolition Nightvoit des dizaines de milliers de disques exploser au milieu du Comiskey Park. Officiellement, il s’agit d’une protestation contre une musique jugée omniprésente. Beaucoup d’historiens y voient surtout le rejet d’une culture noire, gay et métissée devenue trop visible, dans un contexte marqué par le retour des valeurs conservatrices préfigurant l'arrivée de Ronald Reagan au pouvoir. Mais cette hostilité s’explique aussi par une saturation commerciale : le disco est alors partout, des publicités aux plateaux de télévision, au point de susciter un véritable ras-le-bol chez une partie du public.
Le disco ne disparaît pourtant jamais. Il se réfugie dans les clubs gays où il se réinvente à travers la Hi-NRG, avant de devenir le socle de la house de Chicago et de la techno de Détroit. Cinquante ans après son apparition, il continue de faire danser la planète et irrigue toujours la pop, l’électro, la dance ou encore le hip-hop. Bien plus qu’une mode, le disco a été et demeure l’une des racines les plus fécondes de la musique contemporaine.
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