Figure de l'avant-garde italienne avec Bruno Maderna et Luciano Berio, le compositeur, mort à Venise en 1990, a tout au long de son parcours travaillé à un langage et une grammaire musicale très personnels. Dénonçant sans relâche les monstruosités du fascisme, du colonialisme et du capitalisme, il délaissa les salles de concert pour les usines, tissant des liens d'artisan à artisans avec les ouvriers. Cet été, NVO.fr raconte comment le monde du travail a révolutionné l’histoire de la musique. Troisième épisode, avec Luigi Nono, un musicien très engagé.
Venise, le 16 septembre 1964. Des centaines d'ouvriers – des milliers, affirment même des témoins de l'époque – ont débrayé pour venir se rassembler devant les bureaux de la RAI. Ils protestent contre la décision prise la veille par la radio italienne de déprogrammer une œuvre du compositeur Luigi Nono, La Fabbrica illuminata. Commandée dans le cadre de la Biennale de Venise, dédiée à l'art contemporain, la Fabbrica a été écrite pour soprano et bande magnétique. Le matériau sonore de la bande entremêle bruits d'usine, de rouleaux cylindriques, fragments de discussion entre ouvriers, lectures de passages de tracts syndicaux ou de contrats de travail. Pour cela, Nono a posé son micro et ses magnétophones sur le site sidérurgique d'Italsider, à Gênes, surnommé « l'usine des morts » en raison de ses conditions de travail inhumaines.
« Je choisis des textes documentaires parce que je crois qu'ils possèdent un plus grand lien avec le réel que la pure poésie, déclare le musicien. Il serait assurément beau de pouvoir parler de fleurs, de roses et d'amour, mais, malheureusement, les conditions sociales ne le permettent pas. Je suis convaincu que, comme musicien, j'ai une responsabilité sociale à assumer. » Ce que ne partage pas la RAI. Jugeant la charge politique trop violente, elle décide qu’elle boycottera la Fabbrica sur ses ondes.
Musique dissonante
Luigi Nono est né en 1924, à Venise, d'un père ingénieur et d'une mère au foyer. Jusqu'à ce qu'il entre à l'université, sa pratique de la musique se résume à deux ans de piano. En parallèle de ses études de droit, il s'inscrit au conservatoire de Venise pour suivre en auditeur libre les cours de composition de Gian Francesco Malipiero. Il y croise Bruno Maderna, son aîné de quatre ans. Ensemble, ils revisitent la tradition musicale, depuis la musique médiévale à l'opéra italien en passant par la musique indienne ou encore les cantilènes hébraïques. Passionné de littérature, il met en musique les textes de Federico Garcia Lorca, Pablo Neruda et Cesare Pavese.
Aux rencontres annuelles de Darmstadt, en Allemagne, où se retrouve l'avant-garde musicale depuis 1946, ainsi que des philosophes, tel Theodor Adorno, Nono fait la connaissance de Pierre Boulez et Henri Pousseur, mais surtout Edgar Varese et Karlheinz Stockhausen, qui explorent les champs de la musique électronique. Une chose lie tous ces musiciens : la conviction que le langage tonal, qui est celui de la musique occidentale depuis le XVe siècle, ne saurait exprimer le chaos humain et moral survenu avec la Seconde Guerre mondiale.
Comme Bruno Maderna, Luigi Nono se passionne pour le langage d'Arnold Schönberg. Né en 1874, à Vienne, Schönberg s'est progressivement détourné de l'orthodoxie musicale pour élaborer sa propre grammaire, qui trouve son aboutissement en 1923 avec le dodécaphonisme sériel et les Cinq Pièces pour piano. Le principe du dodécaphonisme sériel repose sur des éléments mis en série, régis selon l'ordre dans lequel ils apparaissent et se succèdent, sans hiérarchie tonale entre les sons. Dans ce système à douze (dodé, en grec) notes, une note ne peut être rejouée tant que les onze autres n'ont pas été jouées… délaissant ainsi l'idée de mélodie et d'harmonie. Le caractère dissonant de sa musique vaudra à Schönberg, par ailleurs Juif d'origine, de voir ses œuvres interdites par les nazis, qui l’accusent d’être un « artiste dégénéré » (Entartete Musik).
Des concerts dans les usines
La première œuvre de Nono, Variations canoniques, sur la série de l'opus 41 (Ode à Napoléon), est une référence directe à Arnold Schönberg. Ancien résistant, Luigi Nono a rejoint le Parti communiste en 1952, mais ne se soumet pas pour autant à la doctrine du « réalisme socialiste », qui veut que les artistes proposent des œuvres accessibles au peuple, puisant, en particulier, dans les traditions du passé.
Explorateur des sons et des silences, Nono adopte comme parti-pris de sortir la musique du carcan des salles de concert pour la porter, notamment, sur les lieux de production. Et même si les organisateurs de la Biennale de Venise ont finalement fait jouer une version concert de La Fabbrica après le refus de la RAI, le souhait de Luigi Nono est d'entendre ses partitions jouées dans les usines. Aussi ira-t-il à la rencontre des publics ouvriers, obtenant qu’ils puissent écouter sa musique sur leur temps de travail et qu’ils aient des échanges « d'artisan à artisans ». Il créera en outre, avec le chef d'orchestre Claudio Abbado et le pianiste Maurizio Pollini (qui l'accompagnent dans des usines occupées), les Concerts populaires.
Le rejet de tous les dogmes
L'œuvre de Nono porte en elle une réflexion sur le pouvoir et la domination qui s'exprime à travers le fascisme, le colonialisme et le capitalisme. L'œuvre qui, la première, le fait connaître, en 1955, est Il Canto sospeso (Le Chant suspendu), qui reprend des lettres d'adieu de résistants condamnés à mort par les nazis. L'idée n'est pas de créer un décor sonore au texte, mais de s'intéresser aux ressources phonétiques et sémantiques des syllabes, des consonnes, à leur dimension percussive et musicale, pour mieux dénoncer la violence de l'oppression et de la barbarie.
Six ans plus tard, il fait scandale avec Intolleranza 1960, qui retrace le destin d'un immigré algérien, sur fond de corruption de la démocratie italienne et de violences policières aux relents fascistes. En 1967, il se rend à Cuba pour soutenir Fidel Castro, puis Salvador Allende, au Chili, ainsi que le MIR, le mouvement de la gauche révolutionnaire chilienne. Dans Al Gran Sole Carico d'amore, il rend hommage aux Communardes et à toutes les femmes qui luttent pour la liberté et la démocratie.
Même quand survient le temps des désillusions politiques et syndicales (avec la perte d'influence des comités d'entreprise), il continue de croire dans la construction du socialisme. Sa musique reste radicale et exigeante, et est régulièrement chahutée par l'extrême droite. Expression d'une révolte contre l'ordre bourgeois, elle s'affiche en rupture avec « la domination culturelle européenne et nord-américaine, la colonisation impérialiste, pour donner vie, dans la musique aussi, à une pratique créative propre et originale ».
Trois ans avant sa mort, en 1990, Nono compose No hay caminos, hay que caminar… (« Il n’y a pas de chemins, il faut marcher »), véritable appel à rejeter les dogmes et les chemins tout tracés, aussi bien par le modèle soviétique que par l'impérialisme américain.