Les multiples risques auxquels sont exposés les soldats du feu ont de lourdes conséquences sur leur santé. À tel point que leur métier est classé comme cancérogène. Et pourtant, malgré cette dangerosité avérée, les moyens humains et matériels dont les pompiers disposent pour se protéger sont indignes d'un pays riche.
Élu CGT à la Formation spécialisée en santé, sécurité et conditions de travail (F3SCT, l'équivalent de l'ex-Comité d'hygiène, de sécurité et des conditions de travail) au CHU de Bordeaux, Didier Bachellerie occupe un bon poste d'observation. « Entre le 24 et le 31 juillet, l'hôpital a accueilli 400 pompiers blessés et en a placé 17 en chambre hyperbare pour cause d'intoxication au monoxyde de carbone. Du jamais-vu, même lors des incendies de 2022 », témoigne-t-il.
Parti de la commune de Saumos, en Gironde, le méga-feu contre lequel les pompiers ont lutté pied à pied durant la dernière semaine de juillet a ravagé 42 000 hectares de forêts, détruit plus de 200 habitations et a contraint plus de 220 000 personnes à évacuer les lieux. Partout en France, alors que les feux de forêt s'intensifient du fait du changement climatique, les soldats du feu affrontent une saison d'enfer, sans que les moyens humains et matériels suivent en conséquence.
Des risques multiples
Ce jeudi 13 août, ils étaient appelés à faire grève par neuf syndicats représentatifs des Services d'incendie et de secours (Sdis). Reçue au ministère de l'Intérieur, l'intersyndicale dénonce dans un communiqué commun « la dégradation continue des conditions d'exercice des missions de sécurité civile », qui se traduit par « des effectifs insuffisants », des « moyens à la traîne », ou encore des « équipements vieillissants ».
« On n'est pas des surhommes, on ne veut pas être considérés comme des héros. Les héros, on les sacrifie, nous, on veut vieillir en bonne santé », a déclaré, au nom de l’intersyndicale, Xavier Boy, lors d'une conférence de presse accordée à l'issue de la rencontre au ministère de l'Intérieur. Les interventions de secours et de lutte contre les feux se multiplient, mais les risques du métier demeurent insuffisamment pris en compte.
Fumées toxiques, chaleur intense, stress, charges lourdes, fatigue cumulée, horaires décalés… Les multiples risques auxquels sont exposés les pompiers ont de lourdes conséquences sur leur santé. « Les pompiers sont exposés plus fréquemment et plus longtemps à des concentrations plus élevées de substances chimiques (particules fines, hydrocarbures aromatiques polycycliques considérées comme cancérogènes, amiante, silice, etc.), qui varient selon la nature des feux. À cela s'ajoutent des contraintes liées au port de charges lourdes, au bruit, à la chaleur, aux longues heures de travail », explique Christine Barul, chercheure à l'Inserm, spécialisée en épidémiologie et en santé au travail, qui a participé au rapport de l'Anses sur la pollution liée aux incendies de végétation et effets sur la santé humaine et sur l'environnement, publié en juin 2026.
Selon ce rapport, « des facteurs potentiellement additifs ou synergiques augmentent la vulnérabilité des pompiers, notamment s'agissant des facteurs de risque cardiovasculaire et de coronaropathie : stress thermique, déshydratation, charge physique intense, fatigue, stress psychique et accidents ».
Des liens reconnus avec certains cancers
Toujours selon le rapport de l'Anses, l'exposition répétée aux toxiques des fumées et aux flammes se traduit par des symptômes respiratoires plus ou moins persistants, des symptômes ORL, ophtalmologiques, dermatologiques, cardiovasculaires… Sans parler des effets sur la santé mentale causés par l'exposition au danger, la mort d'un collègue, la destruction de la nature, de son environnement, insuffisamment documentés et pris en compte.
En 2022, le Centre international de recherche sur le cancer (Circ) a classé l'activité professionnelle de lutte contre les feux comme cancérogène pour l'homme. « Le cancer de la vessie et le mésothéliome sont aujourd'hui reconnus comme d'origine professionnelle, mais pas les cancers du côlon, de la prostate, des testicules ou le mélanome, par exemple, alors que le lien avec le métier est très probable », explique Christine Barul.
Charge donc au pompier de démontrer un lien de causalité direct entre sa maladie et son travail. Confrontés à des conditions d'exercice de plus en plus difficiles, les pompiers dénoncent le manque criant d'équipements de protection. « On part au feu avec une cagoule qui ne suffit pas à protéger de la toxicité des fumées. Lors des incendies en Gironde, des collègues sont partis au feu avec des combinaisons destinées à se protéger contre des incendies urbains, qui étaient plus lourdes et plus épaisses. Nous sommes censés alterner douze ou vingt-quatre heures de travail et autant de temps de repos. Mais comment se reposer quand il fait 35°C dans les chambres des casernes ? », déplore Mourad Bachekour, du collectif CGT des Sdis.
Protégés par une malheureuse cagoule à 12 €
« Lorsque 220 000 personnes sont évacuées parce qu'elles sont trop exposées aux fumées et qu'elles risquent leur santé, les pompiers au plus près du feu sont protégés par une malheureuse cagoule en coton à 12 € », s'indigne un pompier rencontré place Beauvau, ce jeudi 13 août. « Se protéger de la toxicité des fumées reste le grand combat des organisations syndicales. Même quand on est revenu du feu, des protocoles sont préconisés pour retirer et nettoyer les tenues en toute sécurité, mais ils ne sont pas toujours respectés. Ce n'est pas tant la lutte contre les feux qui fatigue que la tension accumulée tout au long de l'année », raconte Cissé Djibril-Junior, sapeur-pompier professionnel et secrétaire général CGT du Sdis 33.
Pour mieux prévenir les effets des feux sur la santé des pompiers, le rapport de l'Anses recommande un suivi médical dans les sept jours qui suivent l'intervention. « Aujourd'hui, ce que le ministère nous propose, c'est de modifier la périodicité des visites d'aptitude, qui sont actuellement tous les quatre ans jusqu'à 45 ans puis tous les deux ans à partir de cet âge », expose Xavier Boy, au nom de l'intersyndicale. En France, selon les bilans annuels de la Direction générale sécurité civile et gestion des crises (DGSCGC), de deux à vingt-cinq sapeurs-pompiers sont décédés chaque année en service sur la période 1998-2025, tous contextes confondus. Les pompiers appellent à une mobilisation massive le 29 septembre à Paris.