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Analyse

Feux de forêt : les pompiers face au double fléau du dérèglement climatique... et des choix budgétaires de l'État

17 juillet 2026 | Mise à jour le 17 juillet 2026
Par | Photo(s) : Valery Hache / AFP
Feux de forêt : les pompiers face au double fléau du dérèglement climatique... et des choix budgétaires de l'État

Un pompier éteint un feu de forêt à Vidauban, dans le Var, le 11 juin 2024. Photo : Valery HACHE / AFP

La multiplication des incendies de forêt ne surprend plus les scientifiques. Si de nombreux bois flambent en ce mois de juillet, les foyers n’ont pas attendu l’été. Depuis le début de l’année, des dizaines des milliers d’hectares sont déjà parti en fumés. Les pompiers sont à pied d’œuvre. Ils alertent depuis des années sur l’inadaptation des moyens humains et matériels face au changement climatique.

La France brûle depuis plusieurs semaines. Depuis le 12 juillet, 2050 hectares de la forêt de Fontainebleau ont été ravagés par le feu. Après plusieurs vagues successives de canicule, une sécheresse historique s’est installée sur l’ensemble du territoire. Les incendies se sont multipliés dans les massifs, parfois avec une intensité inédite.

Dès avril 2026, avant même le début des grands incendies, les neuf syndicats représentatifs des services départementaux d’incendie et de secours (SDIS) avaient pourtant parlé d’une seule voix. Dans un courrier commun adressé au Premier ministre, ils décrivaient des services confrontés à des conditions de travail « de plus en plus dégradées », dénonçant des effectifs insuffisants, des financements sous tension et une organisation « à bout de souffle ».

41 000 hectares brulés

Une démarche exceptionnelle, alors que l’année 2026 pourrait devenir tristement historique. Car l’été n’a pas le monopole des catastrophes. Entre janvier et juillet, plus de 41 000 hectares sont déjà partis en fumée. C’est plus de quatre fois la moyenne des vingt dernières années, qui s’établit autour de 9 000 hectares.

En mai, les représentants syndicaux ont finalement été reçus à Matignon. « Ils nous ont expliqué que 500 millions d’euros pouvaient être dégagés à travers différentes mesures. Ils pensaient sincèrement qu’on allait être contents. Mais nos problèmes, c’est bien plus que 500 millions d’euros pour les régler », lâche Sébastien Delavoux, sapeur-pompier et animateur du collectif CGT des Services départementaux d’Incendie et de secours (Sdis).

Pour rappel, le budget de la sécurité civile s’élève à environ 6 milliards d’euros par an, contre près de 20 milliards pour la police nationale. Une différence qui s’explique, selon lui, « par notre système qui repose en grande partie sur les pompiers volontaires, qui représentent une part considérable de nos effectifs ».

« Quinze ans que les scientifiques alertent »

Mais avec le dérèglement climatique et la multiplication des incendies, c’est désormais l’organisation même des secours qui est remise en question. Pendant des décennies, la stratégie française reposait sur un principe simple : les grands feux concernaient essentiellement le bassin méditerranéen. Lorsqu’un incendie majeur éclate dans le Var ou les Bouches-du-Rhône, des colonnes de renfort peuvent être envoyées depuis le reste du pays.

Cette logique est aujourd’hui mise à mal. Les incendies frappent désormais des régions où ils étaient autrefois exceptionnels. Les scientifiques parlent d’une extension géographique du risque, liée au changement climatique : sécheresses plus précoces, végétation plus inflammable, épisodes caniculaires plus fréquents. Plusieurs départements peuvent désormais être confrontés simultanément à des incendies majeurs, limitant fortement les possibilités de renforts nationaux.

Pour la CGT rien de nouveau sous le soleil : « Le risque d’une montée des feux sur l’ensemble du territoire, cela fait au moins quinze ans que les scientifiques nous alertent dessus. Si on n’est pas prêts aujourd’hui, c’est parce que rien n’a été fait pour faire face à cette nouvelle situation. »

200 000 pompiers pour 5 millions d’interventions

Comment répondre à cette évolution lorsque les moyens humains et financiers restent inchangés ? Pour Sébastien Delavoux, un chiffre résume à lui seul la crise que traversent les pompiers, même en dehors de la saison des feux : « En 1980, on comptait 200 000 pompiers pour 1,8 million d’interventions. Aujourd’hui, on en a toujours 200 000, mais pour près de 5 millions d’interventions, plus longues et plus complexes qu’il y a quarante ans. »

À cette question des effectifs s’ajoute celle du matériel. Depuis plusieurs jours, les Canadair occupent le devant de la scène médiatique. La France ne dispose que d’une douzaine d’appareils en état de voler, dont une flotte vieillissante.

La France brûle et Attal ment

Après les incendies de La Teste-de-Buch, en Gironde, quatre nouveaux Canadair avaient été commandés. Il n’en reste finalement plus que deux, financés par l’Union européenne. Entre-temps, le gouvernement de Gabriel Attal avait supprimé une partie des crédits destinés à la sécurité civile.

Contrairement à ce qu’affirment aujourd’hui le camp présidentiel et l’ex-Premier ministre, un rapport parlementaire publié en 2025 par les députés Damien Maudet (LFI) et Sophie Pantel (PS) rappelle qu’un décret signé le 21 février 2024 a annulé près de 53 millions d’euros du programme 161, destinés à l’acquisition de deux Canadair supplémentaires.

La volonté permanente de « réaliser des économies », selon le souhait de Gabriel Attal à l’époque, produit des conséquences très concrètes sur les capacités opérationnelles de la sécurité civile. Pour la CGT, cette situation n’a rien de nouveau. « La question des Canadair est extrêmement intéressante. Pour en acheter, encore faut-il qu’on soit capables d’en produire. Aujourd’hui, ce n’est pas le cas », explique le syndicaliste.

L’A400M la solution miracle ?

À ses yeux, la présidence française de l’Union européenne constituait une occasion manquée. « Il aurait fallu mettre le paquet pour organiser une commande européenne commune et relancer une chaîne de production. On aurait gagné plusieurs années et payé les appareils beaucoup moins cher », analyse Sébastien Delavoux.

Pour renforcer ses capacités aériennes, l’État expérimente également l’utilisation de l’A400M comme appareil capable de larguer du retardant. Une solution susceptible d’apporter un appui ponctuel, mais qui ne remplit pas les mêmes missions qu’un Canadair, capable d’écoper directement sur les plans d’eau.

« On n’arrive pas à acheter des Canadair, mais on pourrait acheter des A400M, qui coûtent pourtant extrêmement cher… L’A400M, c’est un contre-feu politique », dénonce-t-il. Aujourd’hui, avec les moyens dont on dispose, si on achète un A400M, on fait fausse route. Il nous manque plus de 1 000 camions d’incendie ; cet argent serait bien mieux utilisé pour les acheter. »

Mais le débat entre Canadair et A400M ne doit pas masquer une autre urgence selon lui : le renouvellement des DASH. « Il faut aussi commander des DASH. Nous en avons huit, mais quatre ont été achetés d’occasion et datent des années 1980. Ils ont une durée de vie limitée. Il faut savoir s’ils seront remplacés lorsqu’ils arriveront en fin de service, sinon nous disposerons encore de moins de moyens. »

Une difficulté à recruter

Au-delà du matériel, la question des effectifs demeure centrale. Si le nombre de pompiers professionnels et volontaires est relativement stable ces dernières années, cette stabilité ne suffit plus. « Stable, ce n’est pas suffisant au regard de l’explosion des besoins. » Les difficultés varient également selon les territoires. Il constate que « dans certains SDIS, il est devenu tellement compliqué de recruter des pompiers volontaires qu’ils finissent par prendre monsieur tout le monde. »

Les raisons de cette crise du volontariat sont nombreuses : « Ils assurent les mêmes missions que les professionnels pour quelques centimes de l’heure, avec les mêmes astreintes, les mêmes risques, les mêmes contraintes sur la vie familiale. »

C’est pour toutes ces raisons que les mobilisations et les appels à la grève se sont multipliés ces dernières années. « On s’est mobilisés pour les moyens et l'emploi, mais aussi pour les salaires, la reconnaissance du métier, le temps de travail, la prise en compte des risques physiques et de notre santé », énumère le syndicaliste.

Au bout du compte, le constat est toujours le même : le nerf de la guerre reste le financement. Pour les organisations syndicales, seule une augmentation durable des crédits permettra d’adapter les services d’incendie aux conséquences du changement climatique, à rebours des choix budgétaires opérés par les gouvernements successifs d’Emmanuel Macron.