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Mémoire

Il y a 90 ans, la guerre d'Espagne : à la recherche des disparus du franquisme, l'histoire de José Prieto

17 juillet 2026 | Mise à jour le 10 juillet 2026
Par | Photo(s) : Javi via Flickr
Il y a 90 ans, la guerre d'Espagne : à la recherche des disparus du franquisme, l'histoire de José Prieto

Vue de Robleda.

Ce 17 juillet 2026, l'Espagne commémore les 90 ans du début de la guerre qui opposa les Républicains aux Franquistes. De ce conflit majeur, qui a entraîné des centaines de milliers de victimes, émerge des histoires de famille, marquées par le deuil et le silence. L'histoire de José Prieto, figure de la famille de notre journaliste, en fait partie.

Depuis petite, j'ai toujours entendu parler du grand-père de ma tante par alliance Raquel. Je le connaissais toutefois sans vraiment le connaître. Je me suis vraiment plongée dans son histoire à l’approche de la commémoration des quatre-vingt dix ans de la guerre d'Espagne. Au début de la guerre, José Prieto a 30 ans. Il est père de quatre enfants en bas âge et réside à Robleda, un petit village situé à proximité de la frontière portugaise. Le soir du 29 septembre 1936, un groupe d'hommes frappe à sa porte. « Ils lui ont ordonné de venir avec eux. C’étaient des phalangistes qui faisaient partie de la milice du village. »

Les phalangistes ont joué un rôle majeur pendant la guerre d’Espagne. Partisans du général Franco, ils participent aux combats aux côtés des nationalistes ainsi qu’à la répression des partisans de la République. Dans les territoires contrôlés par les franquistes, ils prennent part aux arrestations arbitraires, aux enlèvements et aux exécutions sommaires de milliers de civils soupçonnés de soutenir la République, les syndicats ou les mouvements de gauche. Embarqué dans un camion, José Prieto disparaît sans laisser de trace. « Contrairement à d'autres, mon grand-père n'était pas engagé politiquement. Il possédait une entreprise qui marchait plutôt bien. Je pense que sa disparition est surtout liée à une histoire de jalousie », avance ma tante.

Pendant des décennies, l'absence de José Prieto pèse sur sa famille. Devenu orphelin de père, Julio Prieto, le père de ma tante, grandit en croisant tous les jours les assassins de son père. « C’étaient des hommes qu'il connaissait de vue puisqu'ils habitaient Robleda et vivaient tranquillement en toute impunité », souffle ma tante. Peinant à trouver du travail dans une économie étouffée par le franquiste, Julio Prieto décide de s'exiler en France à la fin des années 50. Comme lui, environ 600 000 à 800 000 Espagnols émigrent dans l'hexagone dans les années 50-60. « Je pense que pour mon père rester au pays signifiait indirectement cautionner le régime », estime ma tante.

Fuir le franquisme : la France comme exil

Charpentier de formation, Julio Prieto enchaîne les chantiers en région parisienne, entre deux allers-retours dans son pays natal. Née en 1972 en Espagne, ma tante arrive en France à trois ans, l'année de la mort de Franco. Forcément, elle a moins de souvenirs du franquisme que ses frères et sœurs, « Je suis né en France. J'y ai effectué ma scolarité jusqu'à onze ans, avant de rentrer vivre en Espagne », explique son frère Julio. « Nous ne savions rien de l'histoire. Les gens ne parlaient pas de la guerre, encore moins des exactions commises par les franquistes. Je me souviens de conversations à demi-mot. En 1975, quand je suis rentré à l'université, il fallait fournir une photo d'identité pour chaque matière. Il y en avait six, la septième était réservée à la police. Les étudiants étaient encore à l'époque soupçonnés d'être de gauche ».

De son côté, sa sœur Maria-Esperanza, se souvient de l'effervescence qui a suivi la mort du dictateur : « Les gens pouvaient enfin s'exprimer librement. Mon père est revenu exprès en Espagne pour pouvoir voter. C'était la première fois que cela lui arrivait ».

Après la mort de Franco en 1975, l'Espagne rétablit progressivement les libertés, légalise les partis politiques et adopte une nouvelle Constitution en 1978. Afin de garantir une transition pacifique vers la démocratie, les responsables politiques privilégient cependant un « pacte de l’oubli » (Pacto del olvido), laissant de côté la question des crimes de la guerre civile et de la dictature. Le sort des victimes du franquisme demeure ainsi largement absent du débat public jusqu’à la fin des années 1990. Après quoi, la mémoire commence à s’aviver.

« Dès l'année 2000, le journaliste Emilio Silva se mobilise pour retrouver les restes de son grand-père disparu. Il écrit à ce sujet un article dans la presse qui a un énorme retentissement dans le débat public. Celui-ci crée ensuite l’Association pour la récupération de la mémoire historique, qui joue un rôle majeur dans la recherche des disparus. La société espagnole découvre alors l’ampleur de la question des fosses communes », explique Mercedes Yusta Rodrigo, professeure d’histoire contemporaine de l’Espagne à l’Université Paris 8, et notamment co-autrice de La guerre d’Espagne, 1936-1939 : la démocratie assassinée (Tallandier).

En 2007, la loi sur la mémoire historique reconnaît officiellement les victimes de la guerre civile et de la dictature, affirme leur droit à la mémoire et encourage l’ouverture des fosses communes ainsi que le retrait des symboles franquistes de l’espace public. « Pour autant, cette loi ne faisait pas de l’exhumation des fosses une responsabilité de l’État : celle-ci reposait essentiellement sur les familles et les associations de mémoire, qui devaient solliciter des aides publiques pour mener les recherches. », ajoute l'enseignante-chercheuse. Il faut attendre la loi sur la mémoire démocratique de 2022 pour que l’État espagnol assume un rôle central dans la localisation, l’exhumation et l’identification des disparus.

Des programmes de fouilles pour retrouver les disparus

C'est à la faveur de cette reconnaissance législative que la famille de ma tante va entamer des démarches pour retrouver le corps de José Prieto. Dès 2005, une de ses petites-filles, Esther participe à un programme de recherches financé par le Département d'Histoire de l’université d'Estrémadure et de l'Association pour la Récupération de la Mémoire Historique d'Estrémadure. « Ça a été très compliqué au début car personne ne voulait parler. Un jour, une dame a fini par avouer qu'elle savait parfaitement où se trouvait le corps de notre grand-père. Nous la connaissions de vue car elle habitait notre village. En recoupant les informations, nous en avons déduit que la fosse commune se trouvait dans la commune de Villasbuenas de Gata », confie Esther.

En 2009, cinq après le début des premières recherches, une équipe de fouille est dépêchée dans le village, situé à une trentaine de kilomètres de Robleda. « Nous n'étions pas sûr de pouvoir retrouver le corps car la fosse se trouvait à proximité d'une route qui n'existait pas en 1936. Des radars de géolocalisation nous ont permis d'identifier cinq corps. Nous n'avons malheureusement pu en extraire que deux », ajoute-t-elle. Plusieurs tests ADN confirment qu'il s'agit bien, pour l'un des deux, de José Prieto. Il faut encore attendre 2015, soit six ans après la découverte du corps, pour que la famille soit autorisée à récupérer les restes du défunt.

Cette année-là, une cérémonie funèbre est organisée au cimetière de Robleda, plus de soixante-dix ans après la mort de José Prieto. « Cela faisait des années que mon père attendait cela. La mort de notre grand-père était enfin reconnue comme une injustice. Nous pouvions écrire la suite même si sa mémoire fait à jamais partie de l'histoire de notre famille », confie ma tante. Chaque année, la famille se réunit pour rendre hommage à José Prieto. Depuis 2007, une stèle commémorative dédiée aux disparus de la guerre accueille les visiteurs à Robleda. Si José Prieto a pu être exhumé, des milliers de disparus attendent toujours de l'être. Grâce à l’entrée en vigueur de la loi sur la mémoire démocratique en 2022, près de 9 000 corps ont été exhumés. Malgré ces avancées, plus de 2 300 fosses identifiées restaient encore à ouvrir en 2026.