16 juillet 2026 | Mise à jour le 15 juillet 2026
L'intelligence artificielle est omniprésente. Et s'invite même dans les stratégies de communication d'associations, de syndicats, d'ONG ou de partis politiques. Une manière de produire des visuels plus rapidement et à moindre coût… mais à quel prix politique ?
Depuis plusieurs années, les intelligences artificielles génératives, ces plateformes (comme ChatGPT ou Midjourney par exemple) produisant des contenus sur la base de simples demandes appelées les « prompts », et capables de produire des images toujours plus cohérentes se sont imposées. Si elles sont largement investies par l'extrême droite, des internautes aux dirigeants comme Trump ou Milei, elles séduisent toutefois l’ensemble du champ politique. Pour des syndicats, ONG ou associations en manque de moyens, elles apparaissent même comme une aubaine. Mais la bonne occasion financière laisse toutefois présager un appauvrissement des imaginaires militants.
L'utilisation de l'IA générative : qui et pourquoi ?
Jean-baptiste, professeur de lettres-histoire dans un lycée professionnel d'Argenteuil, militant à la CGT Éduc’action du Val-d’Oise, réalise des visuels syndicaux. Ces dernières années, il a constaté une multiplication des images générées par IA dans plusieurs sections de la CGT. Lui-même l'a expérimenté pour un jeu d'affiches contre la guerre : « L'IA peut aider et représenter un gain de temps énorme, d'autant plus pour des organisations précaires. On peut comprendre qu'une équipe en grève qui a besoin de faire du bruit rapidement n'a pas forcément le réflexe de chercher quelqu'un capable de maquetter. » Aujourd'hui, l'enseignant n'utilise plus d'IA générative, mais certains outils d'IA intégrés à certaines interfaces, comme Photoshop, pour préserver une identité visuelle et un savoir-faire transmissible.
Ainsi, l’IA générative fait à première vue figure de vecteur de démocratisation. Pour Anthony Masure, responsable de la recherche à la Haute école d'art et de design de Genève et co-directeur de l’ouvrage Angles morts du numérique ubiquitaire, glossaire critique et amoureux (aux Presses du réel), l'IA permet « à des gens qui ont peu de compétences de créer rapidement ». Dans ce communiqué du 3 juillet, la CFE-CGC assume cet usage pour certains contenus, tout en alertant sur ses limites : erreurs, uniformisation, réalisme imparfait… Le risque serait celui d' « une communication syndicale appauvrie » perdant ce qui fait sa force : « le côté humain ».
Au-delà de la contrainte matérielle, l'usage de l'IA relève aussi d'un rapport idéologique à la technologie. L'extrême droite s'en est particulièrement emparée, sympathisants comme leaders. Dès 2024, Éric Zemmour revendiquait ainsi une une vidéo entièrement réalisée avec l'IA, dont il louait la rapidité et l'innovation. Sur les réseaux sociaux, des internautes produisent en nombre des visuels artificiels pour promouvoir des idées conservatrices ou nettement réactionnaires. La tendance semble calquée sur un schéma états-unien. Pour Anthony Masure, cette appropriation s'inscrit dans une culture « favorable au capitalisme dans lequel s'ancre l'IA commerciale dominante. L'État américain investit directement dedans, donc il y a même une logique patriotique. À gauche, la résistance est liée aux droits d'auteur ou aux enjeux écologiques. »
L'IA, pour ou contre ?
En mars dernier, une étude de l'Université d'East Anglia analysant des images générées par IA utilisées par 17 grandes ONG démontrait que le public réagissait souvent davantage à l'usage de l'outil qu'au message lui-même. En somme, l'utilisation d'IA détourne l'attention de la cause défendue. « Sur les réseaux, la question devient rapidement : l'IA pour ou contre ? », observe Jean-Baptiste.
Car même lorsqu'il est transparent, le recours à l'IA fragilise la confiance accordée aux images militantes. La communication des ONG et des organisations politiques repose en partie sur leur capacité à donner à voir une réalité. Amnesty International avait ainsi été critiquée pour avoir utilisé des images générées par IA pour illustrer les manifestations en Colombie de 2021. À l'inverse, la Croix-Rouge française a récemment lancé une campagne intitulée « Not Generated by AI » pour réaffirmer l'importance d'images issues du réel.
Dans le champ politique, les contenus générés par IA de Sarah Knafo durant sa campagne pour la mairie de Paris avaient également suscité la polémique, certains internautes lui reprochant de présenter des situations artificielles comme réelles.
Standardisation et transformation de l'imaginaire collectif
Outre les questions d'authenticité ou d'efficacité du message, l'utilisation de l'IA générative interroge l'évolution de l'esthétique militante. Un mouvement social peut-il construire un imaginaire collectif à partir d'outils conçus par les grandes entreprises technologiques, entraînés sur des milliards d'images issues de la culture dominante ?
Dans un article intitulé « Nous vivons une pandémie de flyers ChatGPT », le journaliste Jason Koebler dénonce, sur le site 404 Media qu’il a cofondé, un phénomène observé dans le marketing : l'IA produit une esthétique « standardisée », donnant une impression de banalité et de manque de rigueur. Une crainte partagée par Jean-Baptiste dans le cadre militant : « Nos unions locales ont souvent des visuels assez laids. Quand l'IA est arrivée, beaucoup se sont engouffrés dedans. Et cela n'empêche pas que ce soit moche, tout en étant plus uniformisé. » Même lorsque les visuels ne sont pas entièrement générés par IA, il estime en retrouver des traces évidentes dans certaines communications militantes, « chez Force Ouvrière, la France Insoumise, Solidaires… ».
Surtout, le style IA photoréaliste très identifiable pourrait entrer en conflit avec les codes historiques de l'esthétique militante. « Les tracts ou affiches d'avant n'étaient peut-être pas plus belles. Mais il y a une perte d'authenticité. Le côté “cheap” des visuels militants peut participer à l'adhésion », selon Anthony Masure. L'IA, avec ses images formatées et trop parfaites, risquerait ainsi de créer une distance entre le créateur et l'adhérent. « Si Lutte Ouvrière fait des visuels qui ressemblent à ceux de l'extrême droite, cela peut poser question », estime-t-il.
Et si les organisations devenaient dépendantes d'un outil délimitant le message politique lui-même ? « Quand tu sais ce que tu veux mettre en avant, il est parfois plus complexe de le décrire à l'IA que de le faire soi-même. Le contenu graphique peut jouer sur le contenu politique et l'IA contraint donc ces expressions », note Jean-Baptiste. Pour autant, Anthony Masure estime que les organisations militantes de gauche ne doivent pas nécessairement s'en détourner : « Il est possible d'aller vers des modèles d’IA plus éthiques : open source, entraînés sur des données du domaine public… On peut aussi envisager des prompts diffusés aux militants pour permettre de créer des visuels avec une identité plus marquée. » Une appropriation qui passe aussi, selon Jean-Baptiste, par davantage de ressources graphiques partagées, y compris hors de l'IA : « Les organisations militantes n'ont pas forcément la capacité de détacher quelqu'un qui a les connaissances requises en permanence. Mais on peut envisager la création de banques de données, ou une structuration plus globale. »
Pablo Patarin