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En 1965, Tony Iommi perd le bout de deux de ses doigts dans un accident à l'usine où il travaille comme métallo. Il ne se doute pas alors que, loin de mettre fin à sa carrière de guitariste, le drame va l’amener à définir un tout nouveau genre : le heavy metal. Cet été, NVO.fr raconte comment le monde du travail a révolutionné l’histoire de la musique. Premier épisode.
Ah, les années 60 ! Leurs hippies, leur flower power (pas celui de Laurent Voulzy), leur iconique festival Woodstock et son pacifisme asséné à coup de pédale Wah Wah sous les pieds de Jimi Hendrix… Certes, mais dans les bassins industriels anglais, la fin de la décennie se colore d’une toute autre ambiance. C’est qu’un style de musique redoutable va s’y implanter : le heavy metal. Un nom qui s’entoure de pas mal de légendes noires et de brumes. Les secrets de sa naissance eux-mêmes sont parfois obscures. Saviez-vous, par exemple, qu’il n’aurait pas vu le jour si un jeune ouvrier métallurgiste de 17 ans ne s’était pas sectionné les doigts en travaillant dans une usine de Birmingham, en 1965 ? Car cet accident du travail, en changeant la vie de ce Tony Iommi, va bouleverser la trajectoire du groupe dont il assurera les parties de guitare, Black Sabbath, et engendrera ce son nouveau, sinistre et terrible.
Valeurs prolétaires
Mais dissipons d’abord les malentendus autour de l’expression de heavy metal, aussi populaire que pleine de malentendus. Alors c’est quoi le heavy metal ? Des solos ultra rapides, stridents, et des hurlements gutturaux ? Pas du tout. Le heavy metal, c’est avant tout des riffs lourds et lancinants sur un tempo lent, le tout sur un mode mineur. De quoi détonner vis-à-vis des tendances de l’époque. Fabien Hein, maître de conférences en sociologie à l’Université Paul-Verlaine de Metz et auteur, entre autres, de Hard rock, heavy metal, metal : histoire, cultures et pratiquants (éditions Mélanie Séteun) analyse d’ailleurs l'émergence de ce style comme une réponse à l'idéologie hippie : « Il y a la volonté pour les artistes de se démarquer un peu de tout ce qui se faisait jusqu’alors, de se réapproprier les racines blues pour l’essentiel et de proposer une musique un peu moins psychédélique et plus directe ». Le blues : soit un retour aux influences américaines.
Mais en teintant cette inspiration étrangère d’une couleur locale… et sociale selon Gérôme Guibert, sociologue de la culture, professeur à la Sorbonne Nouvelle et membre de l'International Society for Metal Music Studies (ISMMS), qui a récemment coordonné l’ouvrage Penser les musiques populaires(éditions de la Philharmonie de Paris) : « C’est une lecture qui est simplement plus anglaise, plus prolétaire. Certaines personnes disent que la technique musicale dans le heavy metal, c'est une valeur de la classe ouvrière du 20e siècle. On parle d'un rapport technique aux objets, il y a tout un savoir-faire artisanal dans la manière de faire de la guitare. Dans cette conception des choses, le guitar hero devient un technicien à part entière, qui parfait la maîtrise de son instrument à force de pratique. Ça c’est aussi une valeur prolétaire».
Des influences prolétaires qui font sens, car les membres des groupes qui précédent ou accompagnent l'émergence et la popularisation de ce genre musical, comme Led Zeppelin, Judas Priest, sont eux-mêmes issus de la classe ouvrière. Les membres de Black Sabbath, les papes de ce premier metal, sont des travailleurs. Black Sabbath est d'ailleurs né dans ce qu’on appelle, comme le souligne Gérôme Guibert, « les terres noires » autour de Birmingham, une région minière particulièrement industrialisée et à la population très majoritairement ouvrière.
C'est sans surprise que le public le plus réceptif aux premiers albums de Black Sabbath est sociologiquement très proche de ses idoles. « On parle d'un public jeune, parce que les adultes ne considèrent pas cela comme de la musique. Ils disent que c'est trop exagéré, que c'est une parodie du rock.Des jeunes donc, des ados ou post-ados, issus des banlieues des grandes villes, majoritairement blanc et surtout des prolos », portraitise Gérôme Guibert. Tony Iommi, le guitariste du groupe, ne fait pas exception. Et c’est donc sa mésaventure sur une ligne de production qui va précipiter, comme on l’a dit, le surgissement de cette nouvelle musique. Mais que s’est-il passé exactement ?
À deux doigts d'y passer
L’intéressé l’a raconté dans son autobiographie, parue en 2012, Iron Man :mon voyage au paradis et en enfer avec Black Sabbath (Camion blanc). En 1965, il est un tout jeune ouvrier métallurgiste. Lors de son dernier jour à l’usine, une presse hydraulique sectionne l’extrémité de deux des doigts (le majeur et l’annulaire) de sa main droite. « Les médecins lui disent alors, « De toute façon pour vous cher monsieur, c'est fini la guitare » », relate Fabien Hein. Une véritable désillusion pour le tout jeune passionné de musique, qui ne dure pourtant pas. « Quelqu'un dans son entourage va lui parler de Django Reinhardt, poursuit l'universitaire. C'est un musicien de jazz manouche qui, tout comme Tony Iommi, a perdu des doigts à la suite d’un accident et qui a su adapter sa technique pour continuer à jouer ».
Ni une, ni deux, Tony Iommi entreprend lui aussi de changer sa manière de gratter sa guitare, en commençant par adopter une forme d'« open tuning », comme l'explique Fabien Hein : « Quand vous avez un accordage classique, les cordes sont tendues et ça vous cisaille les doigts. Donc, Tony Iommi a l’idée de détendre ses cordes en passant à un accordage plus grave, une tonalité en dessous, pour détendre un peu plus les cordes ». En plus de cela, le guitariste se fabrique une sorte de prothèse, « en faisant fondre un bout de plastique afin qu'il épouse la forme de ses doigts et lui permette de jouer plus facilement », détaille Fabien Hein.
Des ajustements en apparence marginaux, mais qui vont contribuer à définir l'identité du heavy metal. « Il va penser ses accords en fonction de ce qu'il peut faire, c'est-à-dire abandonner les accords pleins à six cordes, un peu comme dans la folk, au profit d'accords plus restreints à deux ou trois cordes. Et cela va insister sur le côté lourd des cordes plus graves », informe Gérôme Guibert. Alors qu'auparavant le groupe Black Sabbath jouait dans un registre blues beaucoup plus commun pour l'époque, ce changement de direction artistique impromptu va lui permettre de marquer l'histoire.
Heavy sur le metal mais pas sur la politique
Résumons-nous : une manière de jouer éminemment prolétaire, faite par des prolétaires, pour des prolétaires. Mais obtient-on pour autant une « musique prolétaire » ? Pas tout à fait. Malgré le contexte d'émergence de ce genre musical, on ne retrouve pas les revendications ouvrières dans les thématiques abordées. Fabien Hein est catégorique sur la question : « Même si on s'adresse à un public très majoritairement ouvrier, le monde du heavy metal a été très rapidement capté par le star-system. À partir du moment où les pionniers de ce genre ont commencé à vendre, ils se sont achetés des grosses voitures, des châteaux, ou des manoirs en Grande-Bretagne, par exemple ». La trajectoire de l'emblématique chanteur du groupe, Ozzy Osbourne, passé de plombier à star de téléréalité américaine filmé dans sa résidence de Beverly Hills, le montre assez.
Une bascule bling-bling qui s’explique par le manque de politisation du milieu en question. C'est en tout cas comme ça que Gérôme Guibert l'analyse de son côté : « On est plutôt sur un genre autocentré, savoir si individuellement on peut s'en sortir mais il n'y a pas de critique plus large du système comme cela pourra être le cas plus tard avec la musique punk ». L’engagement des Clash, le « Do It Yourself !», le mouvement « Oi ! », l’anarchisme du groupe Crass, le féminisme des Slits et du courant Riot grrrl… Le punk regorge en effet, dès son origine, d’appels à l’émancipation et de cris de rage. Le heavy metal, lui, préfère une toute autre imagerie. Dans cette famille, « on aime plutôt se faire peur avec des monstres » pour s’extraire du réel, remarque ainsi Fabien Hein. Et les paroles de ressasser les scènes d’horreur, les présences diaboliques, les créatures dignes de Tolkien.
Gérôme Guibert a son avis sur les raisons d’être de ces références à l'occulte, à l'heroic fantasy, et ses outrances. Cet univers permettait à la jeunesse ouvrière « de supporter une vie un peu galère, mais surtout une vie faite de galères ». Tony Iommi – qui sortira un nouvel album solo en octobre prochain – et ses phalanges ne diront pas le contraire.
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