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série d'été

Élan collectif (10-11) - Max Schmeling, ou l’art de l’esquive face à Hitler

5 août 2026 | Mise à jour le 5 août 2026
Par | Photo(s) : AFP
Élan collectif (10-11) - Max Schmeling, ou l’art de l’esquive face à Hitler

Mort en 2005 à l'âge de 99 ans, le boxeur allemand Max Schmeling, lors d'un combat sur cette photo datant du 24 janvier 1938, a osé dire non à Hitler.

Le boxeur allemand a été instrumentalisé par le IIIe Reich qui voyait dans le noble art une manière d’endurcir les corps et de les préparer à la guerre. Mais le champion poids lourds a fait en sorte de se tenir à distance des nazis, refusant notamment de se séparer de son manager juif.

22 juin 1938, au Yankee Stadium à New-York. L'ambiance est électrique. Dans les gradins, 70 000 personnes sont venues supporter le boxeur noir américain Joe Louis, 24 ans, contre l'Allemand Max Schmeling, 33 ans, lors d'un match revanche, où le titre mondial est en jeu. L'heure est grave. Cinq ans qu'Hitler, au pouvoir, a instauré un régime totalitaire en Allemagne. Celle-ci a annexé l'Autriche trois mois auparavant, l'Europe s'apprête à entrer en guerre.

Le monde libre contre l’Allemagne nazie

Ce qui se joue dépasse le ring et les deux sportifs deviennent à leur corps défendant, deux symboles : l'un, celui du monde libre, dans une Amérique pourtant ségrégationniste où les droits des noirs sont piétinés dans les États du sud, l'autre celui du fascisme et de la suprématie de la race aryenne, idéologie à laquelle il n'adhère pas. « C'est sans nul doute l'un des matchs les plus politisés de l'histoire, raconte Nicolas Zeisler, journaliste, fondateur du site Culture boxe et auteur d'un podcast sur Max Schmeling. 100 millions d'auditeurs dans le monde écoutent à la radio la retransmission du match. En Allemagne, les autorités ont fait fermer les cinémas et les théâtres pour donner plus d'importance à l'événement. Aux États-Unis, le président Roosevelt tâte le bras de Joe Louis et déclare : voilà les muscles dont on a besoin pour battre l'Allemagne ». Max Schmeling monte sur le ring, sous une pluie d'insultes et de détritus.

En deux minutes et quatre secondes, sa carcasse d'1,85 mètre et de 90 kilos s'écroule par K.O., transportée à l'hôpital avec une vertèbre fêlée. « La rediffusion est coupée outre-Rhin. L'ambassadeur de l'Allemagne aux États-Unis se rend au chevet de Schmeling et fait pression pour lui faire dire que les coups reçus étaient irréguliers. Ce que Schmeling refuse », continue Nicolas Zeisler.

L’homme qui dit non à Hitler

Ce n'est pas la première fois que celui que l'on surnomme le « Uhlan noir », en référence à une unité de cavaliers d'élite spécifique des armées germaniques et à sa tignasse brune s'oppose au régime nazi. En 1935 déjà, il a refusé, en dépit des pressions, de se séparer de son manager juif, Joe Jacobs. « Le ministre allemand des Sports somme Schmeling de se séparer de Joe Jacobs. Schmeling sollicite une audience auprès de Hitler qui lui tourne le dos quand le boxeur lui fait part de son désir de garder son manager juif », relate le quotidien le Monde en 2005, à la mort du boxeur à 99 ans.

Sacré champion du monde poids lourds en 1930, Max Schmeling, qui n'a jamais adhéré au Parti nazi et cherche à maintenir les distances, est instrumentalisé par la propagande sous le IIIe Reich. Dans l'idéologie suprémaciste aryenne, les sports de combat et le noble art en particulier, revêtent un caractère singulier.

« L'Allemagne nazie recommande la pratique du sport dans l'idée de forger un corps esthétique et solide. Pour Hitler qui y fait référence dans Mein Kampf, la boxe incarne une propédeutique de la guerre. L'idée, c'est de fabriquer l'homme national-socialiste et d'endurcir les corps, en vue d'une guerre inéluctable. Se voyant comme les descendants des Grecs anciens, les nazis tentent d'élaborer une technique puisant dans le pugilat, et qui se veut à l'opposé de la boxe anglaise, basée sur l'art de toucher sans être touché. A leurs yeux, la boxe anglaise, mise au point par un juif, Daniel Mendoza, est une boxe de fuyard. Il faut prendre des coups plutôt que de reculer, choisir la mort plutôt que la reddition », explique Stéphane Hadjeras, maître de conférences en histoire contemporaine à l'université Marie et Louis Pasteur de France-Comté, auteur d'un article universitaire sur le « corps du boxeur à l'ère nazie ».

Sujet de propagande à son insu

Loin de ces considérations totalitaires et raciales, Max Schmeling continue d'exercer son art à sa manière, décrite comme assez peu élégante mais prudente et efficace. En juin 1936, deux ans avant sa cuisante défaite, le champion, alors âgé de 31 ans, décide d'affronter Joe Louis aux États-Unis. L’affiche est prestigieuse mais contrastée : le bombardier noir américain, âgé de 22 ans, est au sommet de son art ; à l'inverse, on estime que Max Schmeling est plutôt sur le déclin. « Les autorités nazies voient d'un très mauvais œil ce match, elles craignent la défaite », relate Nicolas Zeisler. « Le régime va tout faire pour étouffer l'événement car à quelques semaines des Jeux Olympiques de Berlin, il ne faut surtout pas que les Allemands se prennent une branlée », enchaîne Stéphane Hadjeras.

À la surprise générale, Max Schmeling gagne par K.O. « Max Schmeling était intelligent. En étudiant les matchs de son adversaire, il avait identifié ses faiblesses. En outre, quelques jours avant la rencontre, il s'était rendu compte que les lumières surchauffaient le ring. Il s'était protégé en conséquence, alors que Joe Louis a fini les pieds en sang », raconte encore Nicolas Zeisler.

Les nazis sautent sur l'occasion pour exalter la grandeur nationale. Accueilli en héros, il devient la fierté du IIIe Reich. « Goebbels, ministre de la propagande fait diffuser dans les écoles le match avec des commentaires soulignant la supériorité de l'homme blanc », raconte Stéphane Hadjeras. « Max Schmeling a dû composer avec des enjeux qui le dépassait, il a fait ce qu'il a pu pour traverser une période historique tragique », analyse Nicolas Zeisler. Deux ans après le match retour, le boxeur est envoyé au front en 1940, où il rejoint des troupes aéroportées. Il survit à la seconde guerre mondiale, fait fortune en Allemagne de l'Ouest en travaillant pour Coca-Cola. Il restera toute sa vie proche de son frère de combat Joe Louis, dont il paiera les obsèques. Des années plus tard en 1975, se remémorant leur duel, il dira : « avec le recul, je suis presque heureux d'avoir perdu le combat. Imaginez que je sois revenu avec la victoire en Allemagne. Je n'avais rien à voir avec les nazis mais ils m'auraient quand même remis une médaille. Après la guerre, j'aurais été considéré comme un criminel de guerre ». Bien des années après la guerre et la Shoah, on apprendra que Max Schmeling a sauvé deux enfants juifs durant la nuit de cristal en 1938, au péril de sa vie.