8 juillet 2026 | Mise à jour le 8 juillet 2026
Alors qu’au début des années 1980 le Brésil vit sous le joug de la junte militaire, les joueurs du club de football le plus populaire de la ville de Sao Paulo vont mener une incroyable expérience d'autogestion. Entraînés par des joueurs engagés tels que Sócrates, ils vont faire du ballon rond un objet de résistance au régime et se battre à leur manière pour plus de démocratie. Sixième épisode de notre série d'été consacrée à ces moments où le sport est rattrapé par l'Histoire et les grands mouvements collectifs.
Qui dit foot pense généralement business et conformisme. Et pourtant. Au début des années 80 au Brésil, les joueurs du SC Corinthians de Sao Paulo mènent une incroyable expérience d'autogestion et de démocratie directe. Et ce, alors que le pays vit sous le joug de la junte militaire au pouvoir depuis 1964, laquelle instrumentalise le ballon rond et s'achète un semblant de paix sociale à coups de constructions de stade et en manipulant les compétitions via d'artificielles accessions à la première division. « Dans ce système, les joueurs n'étaient plus que des pions ne bénéficiant d'aucun droit, appartenant à vie à leur club et subissant des conditions de vie extrêmement précaires, à l'exception de quelques privilégiés. Au sein des équipes, ils étaient infantilisés par des dirigeants corrompus ou carriéristes passant du registre du paternalisme à celui de l'autoritarisme », écrit Jérôme Latta en 2011 dans les Cahiers du football.
Démocratie corinthiane
Mais les choses se mettent soudainement à bouger. Alors que des mouvements sociaux d'ouvriers métallos, d'étudiants, de paysans exigent plus de démocratie, la nomination en novembre 1981 d'Adilson Monteiro Alves comme directeur sportif du SC Corinthians va insuffler une nouvelle gouvernance au club de foot le plus populaire de la ville, qui végète en deuxième division. Sociologue de formation, ce contestataire du régime propose aux joueurs de prendre leur destinée en main et de décider de tout, ensemble.
Parmi les plus emballés, Sócrates – footballeur et… médecin -, Wladimir et Casagrande, « trois joueurs politiquement engagés », nous confie Mickaël Correia, journaliste et auteur d'Une Histoire populaire du football (éditions la découverte). « Socrates racontait que sa conscience politique s'était éveillée très tôt, marqué par l'image de son père brûlant des livres auquel il tenait, lorsque survint le coup d'état militaire en 1964. Wladimir était pour sa part un afro-brésilien à la tête du syndicat des footballeurs de Sao Paulo et se définissait comme un ouvrier du ballon. Casagrande quant à lui, était fan de rock contestataire et avait déjà organisé une manifestation pour l'amnistie des prisonniers politiques », rappelle Mickaël Correia.
Cette nouvelle philosophie, plus connue sous le nom de « démocratie corinthiane » s’exerce au quotidien. Les réunions se multiplient pour discuter de tout, ensemble. « Des pauses pipis dans le bus aux méthodes d'entraînement en passant par le choix de leur entraîneur, les titulaires et remplaçants pour chaque match…Tout est décidé collectivement », explique Mickaël Correia. Ce dernier écrit dans son livre : « Chaque employé du club dispose d'une voix, qu'il s'agisse des joueurs, des soigneurs, du chauffeur du bus ou du jardinier chargé de l'entretien de la pelouse. L'assemblée corinthiane vote dans un premier temps la redistribution à tous les employés des recettes de billetterie ».
En 1982, les footballeurs désignent comme entraîneur Zé Maria, un des joueurs par ailleurs élu conseiller municipal démocrate de Sao Paulo lors des premières élections libres sous la dictature. Ils mettent aussi fin à la mise au vert, qui consiste à enfermer les joueurs la veille d'un match, vécue comme un contrôle social.
Toujours le poing levé
Le poing levé de Sócrates à la façon du black power à chaque but marqué devient le signe de la résistance contre le régime militaire et le club de Sao Paulo, un objet éminemment politique. Les footballeurs affichent ouvertement leurs convictions. En novembre 1982, une semaine avant la tenue des premières élections directes des gouverneurs des États, les footballeurs jouent avec un maillot floqué du slogan « dia 15 vote » (« le 15, allez voter ») en soutien à l'opposition. « Le football devient alors une arme se retournant contre le régime des généraux qui, désemparés, ne peuvent réprimer le sport roi au risque d'attiser le feu protestataire qui couve dans tout le pays », écrit Mickaël Correia.
Plus d'un an plus tard, lors d'un match les opposant à l'autre grand club de Sao Paulo, le Sao Paulo FC, lors de la finale du championnat pauliste, les Corinthiens déploient une immense banderole où l'on peut lire : « Gagner ou perdre, mais toujours en démocratie ». Socrates marque le seul but du match. « Le club, qui grimpe en première division, démontre que si la démocratie est synonyme de victoire sur le terrain, elle peut aussi l'être sur le plan politique », résume Mickaël Correia. « Nous exercions notre métier avec plus de liberté, de joie et de responsabilité. Nous étions une grande famille, avec les épouses et les enfants des joueurs. Chaque match se disputait dans un climat de fête (…) Sur le terrain, on luttait pour la liberté, pour changer le pays. Le climat qui s'est créé nous a donné plus de confiance pour exprimer notre art », commentait en son temps Sócrates.
L'aventure prend fin au moment de la transition démocratique du Brésil, Sócrates ayant quitté le club pour rejoindre la Fiorentina en Italie, en 1984. De cette expérience en résistance, il demeure un collectif de supporters, le Coletivo Démocratia Corinthiana (CDC) qui poing levé tenant une ancre rouge sur son écusson, clame « la lutte continue ». Sur son compte instagram, le CDC affiche pour objectif « de rassembler les sœurs et les frères corinthiens qui luttent pour la démocratie, pour la liberté, contre le racisme, le machisme, la LGBT-phobie et le fascisme ».