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Analyse

Patrimoine, marchés financiers, bas salaires : de plus en plus de millionnaires en France... et ça s'explique facilement

6 juillet 2026 | Mise à jour le 6 juillet 2026
Par | Photo(s) : Kirill KUDRYAVTSEV / AFP
Patrimoine, marchés financiers, bas salaires : de plus en plus de millionnaires en France... et ça s'explique facilement

Symbole euro devant la BCE à Francfort.

La France compte chaque année davantage de millionnaires, comme l’a confirmé un rapport mondial sur la richesse réalisé par la banque UBS et publié le 30 juin dernier. Une réussite économique ? Pas vraiment. Car cette explosion des grandes fortunes repose d’abord sur le patrimoine immobilier et les marchés financiers, tandis que la pauvreté progresse, que les salariés au Smic sont toujours plus nombreux et que des milliers de contribuables fortunés échappent à l’impôt sur le revenu. Le véritable record français n’est peut-être pas celui de l’enrichissement, mais celui des inégalités.

Le club des millionnaires français ne cesse de s’agrandir. La France affiche même la plus forte progression en valeur absolue parmi les pays de l’Union européenne, avec 34 604 nouveaux millionnaires en dollars recensés en un an. Cocorico ! Seul le Royaume-Uni fait mieux sur le continent, avec 43 139 nouveaux millionnaires, tandis que l’Espagne (32 707), l’Italie (28 596) et l’Allemagne (24 263) suivent à distance, selon le dernier rapport mondial sur la richesse de la banque UBS publié le 30 juin dernier.

Au total, la France compte désormais 2,388 millions de millionnaires en dollars, ce qui en fait le sixième pays au monde. Elle se situe derrière les États-Unis (23,6 millions), la Chine (5,3 millions), le Japon (2,9 millions), l’Allemagne (2,65 millions) et le Royaume-Uni (2,43 millions).

Comment sont-ils devenus millionnaires ? Cet article ne sera pas un guide pratique pour le devenir. Mais la lecture du rapport permet de comprendre une chose : ce n’est pas le travail qui explique cette nouvelle vague d’enrichissement. Le document distingue en effet deux grandes catégories de millionnaires.

Le patrimoine immobilier et les marchés financiers

Pour les patrimoines compris entre 1 et 5 millions de dollars, le principal actif est l’immobilier résidentiel. Plus on grimpe dans la pyramide patrimoniale, plus la composition de la richesse évolue : elle repose davantage sur les marchés financiers. Le rapport constate ainsi « une évolution progressive vers une richesse davantage liée aux marchés financiers ».

Ce n’est donc pas tellement par la force du travail, si souvent chantée par le centre et la droite, que l’on devient millionnaire, mais par la détention d’un patrimoine immobilier conséquent ou par les placements financiers. Deux leviers qui sont loin d’être accessibles à toutes les bourses.

Depuis plusieurs années, même avec des revenus confortables, accéder à la propriété est devenu beaucoup plus difficile. « Il n’y a jamais eu aussi peu de propriétaires parmi les ménages les plus pauvres, et jamais eu autant de propriétaires parmi les plus riches », observe Pierre Madec, économiste à l’Observatoire français des conjonctures économiques, dans les colonnes du journal Le Monde.

Dans une étude publiée en 2018 et cosignée avec Xavier Timbeau, les deux économistes montrent également que l’aide familiale joue un rôle de plus en plus déterminant. Avec un don financier, les chances d’accéder à la propriété passent de 38 % en 2004, soit neuf points de plus que pour les ménages n’ayant reçu aucune aide, à 45 % en 2015, soit vingt-deux points d’écart. Pour espérer devenir millionnaire un jour, il est donc conseillé de naître dans une famille dans laquelle vous pourrez obtenir un héritage, ou un coup de pouce conséquent. Si ce n'est pas le cas, c'est un peu tard pour en changer.

13 335 foyers millionnaires, zéro impôt

Chaussons nos lunettes les plus optimistes. On pourrait se réjouir, nous qui ne faisons pas partie du club des millionnaires, de voir leur nombre augmenter en France. Après tout, dans un pays où chacun est censé contribuer aux dépenses publiques en fonction de ses revenus et de son patrimoine, davantage de grandes fortunes devrait aussi signifier davantage de recettes fiscales.

Que nenni, nous sommes bien naïfs. « Parmi les personnes les plus fortunées, des milliers ont un revenu fiscal de référence égal à zéro. Ils ne paient aucun impôt sur le revenu », lâchait le tout juste ex-ministre des finances, Éric Lombard, en janvier 2026 dans une interview à Libération. Pendant plusieurs semaines, le gouvernement avait osé contester cette affirmation, allant jusqu’à laisser entendre que l’ancien ministre mentait. Avant de finir par reconnaître les faits, à la suite des travaux menés par les deux sénateurs à la tête de la commission des finances, qui ont obtenu une note de Bercy confirmant les propos de l’ancien ministre. Cette note révèle que 13 335 foyers disposant d’un patrimoine immobilier d’au moins 1,3 million d’euros n’ont payé aucun impôt sur le revenu.

Dans le même temps, le gouvernement enchaîne les budgets d’austérité. Les décrets d’annulation de crédits se succèdent et touchent directement les services publics. Pendant que certains s’enrichissent sans acquitter les impôts qu’ils devraient payer, la grande majorité des Français voit sa situation se dégrader.

9,8 millions de pauvre

 

En trente ans de mesure de la pauvreté par l’Insee, jamais les indicateurs n’avaient atteint un tel niveau. Selon les chiffres publiés le 7 juillet 2025 pour l’année 2023, 9,8 millions de personnes vivaient sous le seuil de pauvreté monétaire, fixé à 60 % du revenu médian, soit 1 288 euros par mois pour une personne seule. L’année précédente, en 2022, ils étaient 9,1 millions.

En France, il n’y a donc pas que le nombre de millionnaires qui progresse. Celui des personnes vivant dans la pauvreté augmente lui aussi.

À cela s’ajoute une « smicardisation » croissante du salariat. Aujourd’hui, 14,6 % des salariés sont rémunérés au Smic, contre 8,6 % il y a trente ans. Cette progression s’explique notamment par les exonérations massives de cotisations sociales sur les bas salaires, mises en place au nom de la baisse du « coût du travail » afin de favoriser l'emploi. Un dispositif qui représente surtout un cadeau de 80 milliards d’euros par an au patronat.

Conséquence : selon la CGT, près de 80 % des 230 branches professionnelles comptent désormais des minima conventionnels inférieurs au Smic. « Une proportion scandaleuse », dénonce Thomas Vacheron, secrétaire confédéral de la CGT.

Pendant que le nombre de millionnaires augmentait sans discontinuer, celui des salariés vivant au Smic progressait lui aussi. Aujourd’hui, un salarié rémunéré au salaire minimum perçoit environ 1 420 euros nets par mois, soit seulement 132 euros de plus que le seuil de pauvreté fixé à 1 288 euros. À ce rythme, il lui faudra des centaines et centaines d'années pour espérer devenir millionnaires et ne plus payer d'impôt.

La France un paradis fiscal

La solution ne passera pas par une nouvelle réduction du « coût du travail », comme le réclament en permanence la droite et le centre. Ce prétendu « coût du travail », ce sont nos cotisations sociales qui financent les retraites, la Sécurité sociale, l’école publique ou encore les infrastructures.

Elle passe, au contraire, par une taxation réelle des millionnaires et des milliardaires, toujours plus nombreux sur notre territoire. Un territoire que l’économiste Gabriel Zucman qualifie volontiers de « petit paradis fiscal pour les riches », lui qui défend depuis des années une taxe sur les plus grandes fortunes, systématiquement rejetée par la Macronie. Et à qui ces chiffres donnent à l’évidence raison.