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Audiovisuel

Précaires mais de plus en plus mobilisés : dans un secteur en crise, les salariés de l'animation relèvent la tête

1 juillet 2026 | Mise à jour le 1 juillet 2026
Par | Photo(s) : Gebekah Films
Précaires mais de plus en plus mobilisés : dans un secteur en crise, les salariés de l'animation relèvent la tête

Extrait du film d'animation Mars Express de Jérémie Périn, produit par Everybody On Deck et Je suis bien content, présenté en compétition au festival de Cannes en 2023.

Après des années d'euphorie post-Covid, le secteur de l'animation français aurait-il du plomb dans l’aile ? Derrière les succès des grandes réussites françaises du secteur – les somptueux Flow, Arco, Mars Express… -, le marché de l'animation traverse depuis plusieurs années une crise profonde. Fragilité du côté des studios, précarité accrue des travailleurs, conflits sociaux… Quelques jours après la clôture du 50e festival international du film d'animation d'Annecy, on a fait le point sur le secteur de l'animation où les salariés se mobilisent de plus en plus pour défendre leurs droits.

« L'été va être très calme. J'ai sondé autour de moi pour savoir si il y avait du boulot. Et j'ai mis plus longtemps que d'habitude à retrouver du travail, je me suis vraiment inquiétée… » Intermittente employée dans l'animation depuis sa sortie d'une grande école huit ans plus tôt, Vic* a eu du mal ces dernières années à faire ses heures dans les studios parisiens. « Ça a commencé en 2023 avec la grève des scénaristes aux États-Unis qui a frappé les storyboarders, se souvient-elle. Je crois que j'ai toujours travaillé pour des commandes américaines depuis le début de ma carrière. Mais depuis quelques années, il y a une certaine précarité qui s'est installée… »

Netflix, Disney, Prime Video… Il y a cinq ans, le boom des plateformes de streaming, favorisé par les mois confinements de l'ère Covid, avait gonflé les carnets de commande des productions françaises – considéré comme le fleuron européen de l'animé -, avec notamment un afflux de nouvelles séries animées confiées aux studios. Pour répondre à la demande de prestation de service venue d'outre-Atlantique, les producteurs français avaient alors embauché à tour de bras. Mais ça c’était avant l'éclatement de la « bulle » des plateformes en 2023, à la suite de la décision conjointe de Disney et Netflix de réduire leurs créations de films d’animation pour privilégier les achats de catalogue. Un coup d'arrêt qui a durement frappé les studios français.

Éclatement de la bulle

Face à la contraction du marché, les studios jusque-là en plein essor n'ont pas eu d’autre choix que de resserrer leurs effectifs, quand certains ont carrément dû plier boutique. La baisse d'activité des entreprises depuis 2022 a entraîné une diminution des effectifs qui se sont stabilisés en 2024 à 9 149 salariés (chiffres CNC présentés en juin), avec une grande majorité d'intermittents. Pour qui le nombre d'heures travaillées est en chute libre (-16,3% entre 2023 et 2024, d'après Datalab Audiens). Aujourd’hui, au lendemain du festival d'Annecy (21-27 juin), les professionnels disent toutefois percevoir les signes d'une légère reprise… mais demeurent très inquiets. « Je suis moins pessimiste qu'à la sortie du festival l'an dernier. Après les très fortes baisses de 2023 et 2024, on est au fond de la piscine, mais on a arrêté de descendre, résume Stéphane le Bars, secrétaire générale d'Anim France, le syndicat de producteurs du secteur. Heureusement on a pu compter sur la solidité de France Télévision et l'arrivée de la plateforme d'animé japonaise Crunchyroll dans le paysage, l'équivalent de la production de TF1. Mais plus ça dure, plus c'est difficile pour les entreprises. On est dans une situation de grande fragilité ».

Un signal positif est arrivé en début d'année avec la mise en application au 1er janvier du décret Smad, qui élargit les obligations d'investissements des plateformes dans la création au secteur de l'animation, et pour lequel les producteurs d’ AnimFrance avait mené une intense bataille de Lobbying. Cette obligation prendra effet en fin d'année 2026 et 2027, à expiration des précédents accords interprofessionnels, et est donc scrutée de près par les professionnels, d'autant que les plateformes ont fait savoir qu'elles pourraient l'attaquer au Conseil d'État.

Les producteurs se heurtent par ailleurs aux nouveaux usages en termes de streaming des plus jeunes, qui se tournent vers le visionnage d'animés sur Youtube. Site qui ne fait quant à lui l'objet d'aucune obligation de financement de contenus de créations. « C'est un gros combat. Le principe d'un diffuseur c'est de participer en amont au financement des œuvres, ce que font France Télé, TF1, les Smads (ndlr Services de Médias Audiovisuels à la demande)… Youtube se cache derrière son statut d'hébergeur », pointe le délégué général d'AnimFrance.

Plus jeunes toujours plus précaires

Animation, modélisation, layout (qui désigne la composition de l’image) artistes qui découpent les storyboards, post-production… Dans le secteur, toutes les petites mains ont subi le reflux du marché et chacun court désormais après les contrats. Animateur « Middle » – entre junior et senior – avec cinq ans d'expérience depuis sa sortie d'école, Guillaume* a vu sa jauge de travail se raréfier et a observé en parallèle une dégradation des conditions d'exercice du métier : « En janvier 2021, c'était la crise en sens inverse, les boîtes n'arrivaient pas à recruter avec l'explosion des plateformes qui mettaient en branle une grande quantité de séries. On se faisait sans cesse démarcher. Mais début 2023, c'est là que les choses ont commencé à se dégrader. D'autant qu'entre temps, le nombre d'animateurs avait crû… », constate l'animateur.

Alléchés par le développement du marché post-covid, les écoles privées se sont engouffrées dans la brèche en proposant toujours plus de nouveaux cursus et diplômes – 230 parcours de formations à ce jour – vers les métiers de l'animation. Avec des coûts d'inscription qui se sont envolés ; l'association Intervalles a établi le coût moyen pour un cursus d'une année en école d'animation privée à 7 978€, sans garantie d'emploi à la clef. Une situation qui alarme jusqu'au CNC. « Le nombre de formations semble déraisonnable face à la réalité du marché », a alerté en novembre 2025 son président Gaëtan Bruel, pointant par ailleurs une dégradation de la qualité de l'enseignement.

Arrivés en masse sur un marché en train de se retourner, les « juniors » y paient le prix fort. « On les a envoyés au casse-pipe. Les jeunes qui arrivent ne connaissent pas leurs droits et n'osent pas revendiquer par peur qu'on les vire ou qu'on ne les rappelle pas. Ils débordent sur leurs heures et mettent en danger leur santé, ils acceptent des contrats illégaux car ils ne sont pas au courant de leurs droits. Et dans un contexte de crise, avec moins de travail à se partager, la situation s'aggrave… » déplore Guillaume, lui-même militant syndical engagé au SNTPCT (18% de représentativité aux dernières élections).

Contrats illégaux

Récemment, un studio de production s'est fait rattraper par le col aux Prud'hommes. En début d'année, le tribunal d'Angoulême a condamné la société 2 minutes Animation à verser 34.466 euros de dommages et intérêts à un salarié pour des remises tardives de contrats à durée d'usage (CCDU) ; des faits répétés qui duraient depuis des années. Bien qu'illégale – la convention collective spécifie que le contrat doit être remis dans les 24h – la pratique est décrite par les syndicats de salariés comme monnaie courante dans un milieu jouant sur l'hyper flexibilité de ses salariés. À flux tendu et face à des projets souvent sous budgétés, un certain nombre de studios décalent les signatures de contrats à durée d'usage à la fin du mois travaillé. « Cela leur permet d'avoir plus de flexibilité sur les jours travaillés. C'est le chômage qui paie les jours off des salariés car la chaîne de production est désorganisée, ce qui est illégal », déplore Louise Rocabert, déléguée générale du Spiac-CGT.

Cette condamnation, pour laquelle le studio n'a pas fait appel, a fait l'effet d'un coup de tonnerre dans une profession où tout le monde se connaît et où la tendance est à faire le dos rond pour éviter d'être blacklisté. « Le salarié a dit qu'il y était allé car il n'en pouvait plus d'être maltraité et qu'il le faisait pour tous les autres, souligne Louise Rocabert. C'est une victoire importante qui a fait peur aux studios. Récemment nous avons écrit à un studio bien installé pour des problèmes de contrats mais aussi de postes de superviseurs payés comme simples assistants, et le lendemain des avenants avaient été envoyés à tous les salariés pour les régulariser… ».

Signe que le non-respect du Code du travail est de plus en plus mal accepté par les salariés du secteur, une grève remarquée a éclaté le 19 mars au studio Jungler en Seine-Saint-Denis. Mobilisés avec le soutien du Spiac-CGT, les salariés réclamaient des contrats de travail conformes au droit couvrant toute la période travaillée et pas antidatés, ainsi qu'un alignement des jours fériés pour les salariés en CDDU sur ceux en CDI. Là aussi, ils dénonçaient l'empilement illégal des contrats à durée déterminée d'usage, quand les producteurs ne sont pas autorisés à en proposer plus de quatre d'affilée. Leur mobilisation faisait suite à une autre, menée aux Prud'hommes par d'anciens d'Andarta Pictures, un studio dans la Drôme placé en redressement judiciaire l'an dernier.

« Les salariés de Jungler nous ont dit qu'ils ont eu l'idée de se mobiliser en voyant ce qui s'était passé avec Andarta. On constate de plus en plus de mouvements collectifs qui s'alimentent les uns les autres. Quand des salariés tiennent tête aux studios, cela donne de la force aux autres », constate Nicolas Yassinski, délégué général du Spiac-CGT, dont le syndicat revendique l’interdiction des jours off imposés, la comptabilisation des heures supplémentaires et la fin du recours aux contrats d’un mois consécutifs. D'autant que les jeunes générations qui arrivent sur le marché du travail sont particulièrement politisés. « Ils ont entre 25 et 35 ans, s'informent sur Internet et sont très mobilisés sur les questions féministes, LGBTQ+, anti-racistes. Ils sont endettés, mais ils ne souhaitent pas se laisser faire », se réjouit Louise Rocabert. Une relève précarisée mais pas pour autant résignée, qui n'hésite de moins en moins à pousser les portes des locaux syndicaux pour s'organiser. Et réclamer leurs droits.