Bâtiments industriels non isolés, machines générant des chaleurs extrêmes : les travailleurs brassicoles font partie des métiers durement touchés par les vagues de chaleur successives. En interne, les aménagements proposés sont parfois insuffisants, voire inexistants.
« C'est le coût de ta bière en terrasse », souffle Sacha, travaillant dans une brasserie et responsable qualité hygiène sécurité et environnement de 27 ans dans le nord de la France. Depuis les deux vagues de chaleur de juin, qui ont fait grimper les températures à 32° dans la salle de brassage, iel peine à voir le thermomètre redescendre. Car en plus d'être un travail physique et dangereux, brasser de la bière génère une forte chaleur : liquide porté à ébullition, salles de machines en surchauffe, production de vapeur lors de la mise en fût ou du nettoyage…
Des conditions aggravées par les structures des brasseries, souvent installées dans des bâtiments industriels dépourvus d'isolation et non adaptés aux conditions climatiques dégradées. « Depuis l'année dernière on a passé une vraie étape en termes de chaleur dans la brasserie, ça entraîne vraiment de la souffrance, estime Sacha, qui souffre d'une pathologie cardiaque. La chaleur des machines, du brassage et la vapeur d'eau dégagée rendent le tout chaud et humide, c'est carrément horrible. »
En Vendée, Tom (le prénom a été modifié), opérateur de brasserie de 31 ans, a aussi vécu « deux étés compliqués » : « La brasserie est dans un hangar, alors quand il fait 40 dehors, il fait 40 dedans, détaille-t-il. Rester autour des cuves de brassage à 80°, ce n'est juste pas tenable. »
« Il fait ses horaires classiques sous 40° »
On consomme désormais davantage de bières que de vin : les Français en ont bu 22,1 millions d’hectolitres en 2025 selon l’Organisation internationale de la vigne et du vin, contre 21 millions pour le vin sur la même année. Alors que près de 50% des achats de bière sont réalisés en été, la période des beaux jours est particulièrement intense pour celles et ceux qui la produisent, afin de répondre à la demande des clients particuliers, de la restauration, de l’hôtellerie et des bars et de l'événementiel. Mais l'image de sa production, largement idéalisée dans l'imaginaire collectif, invisibilise la réalité à laquelle sont confrontés les travailleurs brassicoles : un métier manuel, ouvrier et souvent pénible.
Malgré un bâtiment éco-conçu et de gros systèmes de ventilation dans la brasserie où travaille Sacha, « une fois qu'il fait chaud, il fait chaud et l'air ne circule plus ». Pour composer avec les fortes chaleur, la production s'est adaptée : moins de brassage, moins de conditionnement, plus de pauses et des horaires décalés pour terminer à 14 heures maximum — les équipes se relaient habituellement sur une plage horaire allant de 6 à 20 heures. « On teste des équipements de protection adaptés aux fortes chaleur, car notre métier comporte d'autres risques qui nécessitent que l'on travaille couverts », note Sacha.
Même chose pour Tom, qui travaille de nuit quand la chaleur devient insupportable : dès 3 heures du matin pour terminer à midi. « Si on ne pouvait pas adapter les horaires, je ferais valoir mon droit de retrait, assure-t-il. Mais un des patrons travaille en production, ce qui change la donne car il subit comme moi. J'ai un confrère en Bourgogne dont les chefs sont moins conciliants, il fait ses horaires classiques sous 40°. »
Des glaces pour « se rafraîchir »
Bien qu'il n'existe pas de température maximale au-delà de laquelle il est interdit de travailler, et que le ministre du travail Jean-Pierre Farandou a renouvelé son opposition à l'idée d'en instaurer une, l'Institut national de recherche et de sécurité (INRS) estime que la chaleur entraîne un risque pour les salariés effectuant une activité physique à partir de 28° (et 30° pour les postes sédentaires). Ce seuil a été dépassé de 10° dans la brasserie où brasse Audrey depuis 9 mois, en Auvergne-Rhône-Alpes.
Selon elle, la structure du bâtiment, les aérations et son exposition à l'ombre l'après-midi ont limité la casse : « C'est vrai qu'il a fait très chaud, mais comme on travaille beaucoup avec de l'eau, on se mouille toute la journée et c'est supportable pour l'instant. » Si la salle de pause, habituellement sous les combles, a été déplacée dans un espace tempéré, ni les horaires, ni la charge de travail n’ont été modifiés. « Notre chef nous a fait savoir que si quelqu'un veut faire valoir son droit de retrait parce qu'il fait trop chaud, il peut le faire », souligne la brasseuse de 33 ans.
En Drôme-Ardèche, Hadrien, 23 ans, a toujours connu les étés très chauds « autour de 37-39° ». Mais cette chaleur a pris une toute autre ampleur pendant ces deux années d'alternance, dans trois brasseries du secteur. Il se rappelle d'une salle à brasser « à chauffe directe au gaz, qui rayonne comme un bon feu de bois en bord de cheminée », d'une autre en tôle et très bas de plafond où il était « impossible de passer la journée sans faire de pauses toutes les 15 minutes » et « des aménagements pas toujours appliqués à la lettre ». Pour lutter contre la chaleur, certains employeurs ont des solutions lunaires : « On nous donnait des glaces pour se rafraîchir, mais c'était une solution ni pérenne, ni acceptable. »
Produire à tout prix
Alors que les vagues de chaleur sont amenées à se reproduire et s'intensifier, l'employeur de Tom réfléchit au remplacement de la toiture en tôle et à « l'installation de tourelles de ventilation pour brasser l'air la nuit ».
Pour Sacha, les aménagements proposés sont un début, mais ne suffisent pas sur le long terme. Mettre à l'arrêt la production n'est toutefois pas à l'ordre du jour pour son responsable : « Je veux savoir à partir de quelle température on arrête de produire, à partir de quand la vie des employés devient plus importante que la production ? questionne-t-iel. Les scénarios les plus catastrophiques annoncent des pics à 45°, on va mourir et là ce ne sera plus une expression. » Au terme de sa semaine de travail en pleine canicule, où la fatigue s'est accumulée malgré un planning allégé, Sacha a fait un coup de chaud le week-end.
Durant ces périodes, les travailleurs brassicoles restent aux abonnés absents des communications des syndicats patronaux de la profession. Dans un communiqué, le Syndicat national des brasseries indépendantes (SNBi) s'est simplement ému de l'interdiction de la consommation d'alcool sur la voie publique lors de la Fête de la musique, dans les départements en vigilance rouge canicule.
Anaïs Lecoq