Un groupe de travail cabaret-drag organisé par le Syndicat français des artistes-interprètes de la CGT (SFA-CGT) a réuni, jeudi 11 juin à Paris, une quarantaine de professionnels. L’occasion, pour ces artistes aux métiers encore mal reconnus, de partager des préoccupations communes – droits, conditions de travail, intermittence… – pour tenter de combattre la précarité qui touche le milieu.
« Maintenant, tout le monde sait qu’il faut me payer car je remplis toujours la salle », sourit David Perrot. Le comédien de 34 ans a fondé le Cabaret de la D.R.A.G. en 2018. « À l’époque, le théâtre refusait, par convention, que je joue avec mes copines qui chantent, qui se foutent à poil ou qui sont handicapées », déplore-t-il. Pendant des années, le comédien a jonglé entre spectacles et service en bar, avant de pouvoir vivre de son art. « J’aurais pu avoir mon statut d’intermittent deux ans plus tôt si on ne m’avait pas dit que je ne pouvais pas cumuler avec le chômage, regrette-t-il. Au début, j’étais payé en cash et je mettais au bout. Toutes mes économies y sont passées. » Depuis, tout le monde est payé pareil et en cachet d’intermittent, grâce au dispositif national du Guichet unique du spectacle occasionnel (Guso).
C’est pour s’organiser afin de lutter contre cette précarité que la SFA-CGT a lancé son groupe de travail cabaret-drag, le 11 juin dans ses locaux parisiens et en visio. L’événement a permis à une quarantaine de professionnels de se retrouver, en présentiel ou en visio. « Partout en France, le constat est un peu le même », résume Liv Belluggio, 38 ans, drag king et cofondateur de La Maison Clinquante, en 2021, qui a participé à ce groupe. « Il y a un flou entre les amateurs, les semi-pros, les pros, les auto-entrepreneurs, les intermittents, ceux qui travaillent dans des lieux dédiés au spectacle ou pas… Il y a un gros travail pour trouver des accords communs et des conditions de travail équitables », explicite-t-il.
Connaître ses droits est en effet un enjeu majeur, comme trouver un diffuseur compétent. « Le cabaret, c’est niche et compliqué, par rapport à l’homophobie ambiante. Les bookers (une profession proche de l’agent, avec une activité de programmation également, NDLR) sont rares et chers. On tourne surtout sur mon réseau, mais il s’épuise », rapporte par exemple le comédien David Perrot. Dans un texte publié en mars 2025, Mira Victoria, artiste de cabaret et cofondatrice du Collectif Cabarettiste, pointait de son côté que « la précarité est […] un terreau puissant pour préserver l'impunité et le silence face aux violences », ajoutant qu’elle « ne leur permet pas, pour la plupart, de prendre le risque de se mettre à dos les directeurs de salle, les directeurs de projet ou les artistes bien en place dans la hiérarchie professionnelle, car cela leur ferait perdre leur travail ».
Une première grève en 2017
En mai 2017, fait inédit : les danseuses du Crazy Horse font grève afin que la « notion de prestige et de nudité fasse l’objet d’une rémunération supplémentaire », expliquait au Monde Suzanne Durand, danseuse et déléguée syndicale SFA-CGT. De leur côté, des artistes du cabaret Madame Arthur s’exprimaient, en octobre 2025, auprès de Libération, sur leurs conditions de travail dégradées depuis le changement de direction opéré l’année précédente, puis, le 30 avril dernier, au micro des « Pieds sur terre ».
Début de réponse du gouvernement : une mission d’étude sur le cabaret et le music-hall est lancée en 2022, avant que soit présenté, en janvier 2025, un « plan Cabaret ». « L’État a commandé un rapport parce qu’il y a de l’argent, mais il faut tenir tête par nous-mêmes », réagit David Perrot, qui rappelle que « le cabaret, c’est pour faire la fête avec ses potes opprimés en période de montée d’extrême droite ».
« Le gouvernement investit pour le cabaret, tout en sucrant des subventions et en fermant des théâtres », renchérit Ophélie Demurger, 31 ans, cofondatrice, en 2018, du collectif Les enfants de Diane, qui mêle cabaret, drag et burlesque. « Le drag est une contre-culture, c’est important de garder nos soirées abordables, avec beaucoup de prix libres. Depuis peu, on a commencé à faire des cachets d’intermittence. Avant, on passait par nos statuts d’artistes auteurs ou on se payait en liquide », développe l’artiste. Le collectif ne leur permet pas d’en faire une activité principale, ce qui présente des avantages. « Au début, on acceptait tout, mais, dès les premiers mois, on a commencé à être beaucoup plus sélectifs, après de mauvaises expériences. »
« Le savoir, c’est le pouvoir »
Ophélie Demurger note néanmoins une différence depuis le début de la diffusion de l’émission « Drag Race France », en 2022. Avec une nuance : « Il y a davantage de lieux qui accueillent des drag shows, parce qu’ils y voient un intérêt lucratif, mais ce ne sont pas toujours des espaces queer, avec un public averti et respectueux. » Par ailleurs, les candidates noires du show doivent toujours se battre pour travailler, comme le rapportait Mediapart dans un article de juin 2023, et les drag kings restent invisibles.
« “Drag Race France” est un miroir déformant du drag », estime Miroslav Toi Les Mains, drag king « ascendant clown » trentenaire. « Sur nos petites scènes locales, tout tient avec deux bouts de ficelle, et on ne s’endette pas pour sa garde-robe », relève-t-il. Lui parle de l’intermittence comme d’un « vrai parcours du combattant ». « Il faut qu’on reconnaisse la légitimité et la complexité du travail de drag. Nous sommes à la fois performeurs, maquilleurs, couturiers, créateurs d’accessoires, directeurs artistiques, community managers, producteurs… Le cachet, qui représente douze heures de travail en général, est une bonne option, même si les sommes sont loin d’être mirobolantes. » Sans oublier « la traversée potentiellement dangereuse de l’espace public » ou les frais de taxi pour les artistes qui ne peuvent pas se préparer ou se rhabiller sur le lieu de la prestation.
Tous les artistes interrogés pour cet article parlent d’ailleurs des frais élevés en costumes, perruques et maquillage, qui sont à la charge de chacun. « J’ai appris que les danseurs de ballet ont négocié une prime maquillage quand ils achètent leurs produits et se maquillent eux-mêmes, note le drag king Liv Belluggio. On veut la même chose. C’est du consommable et ça coûte super cher. » Autant de préoccupations communes sur lesquelles le groupe de travail de la SFA-CGT a pu revenir le 11 juin et qui devront être au cœur des batailles à mener : « Ce qui manque au sein des travailleurs de l’art, de la culture, du spectacle vivant, c’est une réelle cohésion pour faire front commun, observe Ophélie Demurger, du collectif Les Enfants de Diane. Je pense que le savoir, c’est le pouvoir. Plus on forme les gens sur leurs conditions de travail, plus ils pourront se défendre et être mieux traités. C’est bien aussi d’éduquer les publics qui ne sont pas habitués. Ce sont les premières générations qui essuient les plâtres, mais c’est comme ça partout. »