Votre identifiant correspond à l'email que vous avez renseigné lors de l'abonnement. Vous avez besoin d'aide ? Contactez-nous au 01.49.88.68.50 ou par email en cliquant ici.
Fausto Coppi devant Gino Bartali dans le col du Galibier, en 1952.
Fausto Coppi devant Gino Bartali dans le col du Galibier, en 1952.
Deux fils de pauvres, ballottés par leur siècle, devenus les champions d’une Italie meurtrie et élevés au rang de quasi-divinités au panthéon du cyclisme sur route. La rivalité entre Gino Bartali et Fausto Coppi a accompagné le retour de leur pays d’entre les morts. Voici l’histoire de deux champions mythifiés plus qu’aucun autre par la littérature. Cinquième épisode de notre série d’été consacrée à ces moments où le sport est rattrapé par l’Histoire et les grands mouvements collectifs.
Trois hommes en écoutent discourir un quatrième (James Stewart). Quand celui-ci achève son histoire, l’un de ses auditeurs, journaliste, se lève et jette ses notes au feu. Il ne fera rien des éléments qu’on vient de lui livrer et s’en explique aussitôt : « On est dans l’Ouest, monsieur. Et quand la légende devient un fait, on imprime la légende. » La scène est tirée d’un film, l’Homme qui tua Liberty Valance (1962), de John Ford, et si nous ne sommes pas dans le Far West (quoique…), cette réplique revient comme un mantra au moment où le Tour de France 2026 s’apprête à s’élancer de Barcelone, ce samedi 4 juillet. C’est que le cyclisme est une terre de légendes. On n’y croise pas de vouivres ou de gnomes certes, mais tout de même de curieux cavaliers se déhanchant sur de fines machines au long des routes, des personnages un peu bancroches, le crâne luisant sous un casque à boudins. Surtout, on ressasse des duels où l’affrontement de deux athlètes paraît valoir une métaphysique.
Bon, la 113e édition devrait être marquée, comme les cinq précédentes, par l’opposition entre Tadej Pogacar et Jonas Vingegaard. Une bataille – à laquelle se mêleront sans doute le Français Paul Seixas et le Belge Remco Evenepoel – faite de feuilles de route au cordeau, de vélos ultra-sophistiqués à 12 000 ou 15 000 euros l’unité, de « micro-gains » et de secondes volées à l’adversaire, traversée parfois de longues chevauchées aussi impressionnantes qu’antispectaculaires, le cul vissé sur la selle, la tête bien droite, les yeux rivés sur l’horizon. Mais cette passe d’armes se fait l’écho d’autres plus romantiques, jusqu’à la plus belle d’entre toutes : la guerre Fausto Coppi-Gino Bartali, vainqueurs de quatre Tours de France à eux deux, conflit accompagné comme un peloton par toute une mémoire populaire mais aussi livresque.
Ces deux-là se sont battus sur un vélo quinze ans durant, lors des décennies 1940-1950. Suffisant pour diviser les classes populaires d’alors, et continuer de faire parler soixante et onze ans après la retraite de Bartali et soixante-six ans après la mort de Coppi. Leur duel est mythique à trois titres. Il est une opposition de personnes : « Gino », quelque part entre Luigi et Giovanni, entre le saint et l’apôtre, contre « Fausto », et ses promesses de pacte goethien avec le diable. Il est une opposition de styles : celui râblé et heurté du premier, massif (1 m 71 pour 68 kg), contre l’allure d’échassier du second (1 m 77, 68 kg). Il est une opposition historico-politique, enfin, entre deux hommes victimes, chacun à sa façon, des convulsions de l’époque.
Les héros et les auteurs
Avant de creuser plus avant ces déchirures, disons ce qui unit ces deux hommes : le prolétariat. Gino Bartali, né en 1914, est le fils d’un terrassier de Toscane, tandis que Fausto Coppi naît en 1919 dans une famille de paysans piémontais. À l’adolescence, Bartali répare des vélos ; Coppi gagne sa croûte en tant que commis charcutier. Des brouillons de vie qui ressemblent à l’existence de tous les coureurs à une époque où le vélo est une manière d’exode rural, où l’on bouffe des kilomètres entre les travaux des champs et les achats du village avant de les bouffer en course, où le moindre critérium vous transforme à l’occasion en mécanicien censé ajuster et remettre lui-même d’aplomb sa bécane.
Mais voilà qu’on fait des phrases. Rien que de très normal en ce qui concerne Coppi et Bartali : très vite, et sans doute plus qu’aucun duo de sportifs, leurs exploits ont inspiré les écrivains, suscitant une glose conséquente. Et prestigieuse. Le texte le plus célèbre nous vient de Curzio Malaparte, auteur de Kaputt et La Peau mais aussi de… Coppi et Bartali, les deux visages de l’Italie. Extrait : « Il y a du sang dans les veines de Gino. Dans celles de Fausto, il y a de l’essence. » Mais encore ? « Bartali appartient à tous ceux qui croient aux traditions et à leur immuabilité, à ceux qui acceptent le dogme. Il est un homme métaphysique protégé par les saints. Coppi n’a personne au Ciel pour s’occuper de lui. Son manager, son masseur n’ont pas d’ailes. Il est seul, seul sur sa bicyclette. Il ne pédale pas avec un ange perché sur son épaule droite. Bartali prie en pédalant. Coppi, rationaliste, cartésien, sceptique et pétri de doutes, ne croit qu’au moteur qu’on lui a confié : c’est-à-dire son corps », installant ce contraste entre le très catholique Bartali, surnommé « Gino le Pieux » pour sa dévotion, son amour de sainte Catherine de Sienne et son habitude d’aller systématiquement à la messe lors des jours de repos sur les grands tours, et l’apparemment matérialiste Coppi.
Quant à la bataille de Bartali contre le déclin, c’est l’auteur du Désert des Tartares,Dino Buzzati, qui la raconte dans le Corriere della Sera – « Il pédalait, il pédalait comme s’il s’était senti talonné par une terrible bête, comme s’il avait su qu’en se laissant rejoindre, tout espoir eût été perdu. Ce n’était que le temps, le temps irréparable, qui lui courait après » – avant de glorifier le « souffle nouveau », « venu de quelque zone inconnue » de Coppi. En France, Roland Barthes aussi a choisi son champion : « Coppi est un héros parfait. Sur le vélo, il a toutes les vertus », écrit-il dans l’une de ses Mythologies.
Il faut dire que la chanson de geste est un passage obligé alors que la télévision n’est qu’une vague rumeur persistante et où les images sont si rares. « On n’a pas vu mais le journal le dit, mais les gens le disent », sourit Pierre Lagrue, historien du sport et auteur, entre autres, du Tour de France : reflet de l’histoire et de la société (l’Harmattan, 2004). Philippe Brunel, longtemps journaliste à l’Équipe, où il couvrit le cyclisme, resitue : « Même à la fin des années 1970, la télé ne diffusait que la fin des courses, alors on devait aller sur la ligne d’arrivée et demander aux coureurs ce qu’ils avaient vécu. C’était encore leur récit qui primait. »
Le temps de la guerre
Le palmarès des deux hommes parle toutefois pour eux. Bartali remporte notamment les Tours de France 1938 et 1948, trois Tours d’Italie (le fameux Giro), quatre Milan-San-Remo, trois Tours de Lombardie ; tandis que Coppi gagne les Tours de France 1949 et 1952, cinq Tours d’Italie, cinq Tours de Lombardie, trois Milan-San Remo, un Paris-Roubaix et un championnat du monde sur route. Mais le siècle leur aura volé la plus belle partie de leurs conquêtes. Car à peine Gino a-t-il entamé sa moisson de grands tours et Coppi gagné son premier Giro en 1940 que la guerre éteint le cyclisme international. Ils suivent ensuite des routes différentes. Coppi, aussi peu politisé que peu zélé à l’endroit du fascisme, bénéficie d’abord de permissions qui lui évitent d’être déployé. Puis il est envoyé en Tunisie, où l’Axe finit d’agoniser sous les coups des Britanniques de Montgomery et de la France libre. Guerre éclair pour lui : arrivé en mars 1943, il est fait prisonnier le mois suivant.
Gino Bartali est, lui, affecté à la police routière, dont il démissionne, dégoûté de servir Mussolini sous l’uniforme. Il faut dire qu’il a toujours détesté ce pouvoir, qui semble se méfier de lui en retour tout en cherchant à l’instrumentaliser : on le contraint même à courir le Tour de France en 1937 et 1938. On assure surtout que, devenu résistant en intégrant les réseaux chaperonnés par le cardinal Dalla Costa, il transporte des faux papiers destinés à des juifs réfugiés dans des couvents toscans. Jusqu’à 800, selon le Mémorial de Yad Vashem, qui l’a fait « Juste parmi les Nations » en 2013. Des doutes subsistent cependant sur ce pan de l’action de Gino Bartali – dont il ne s’est jamais prévalu –, mais l’antifascisme de « Gino le Pieux » est hors de doute.
Et il tire de la guerre une précieuse autorité morale dans l’Italie à reconstruire. Au point qu’en 1948, en plein Tour de France, il reçoit un coup de fil du président du Conseil, Alcide De Gasperi, au soir d’un attentat commis contre le leader communiste Palmiro Togliatti, lui intimant de gagner la compétition pour éloigner les mauvais démons d’un peuple italien mal remis de ses divisions. « Au fond, ils sortent tous les deux propres de la guerre et réinstallent leur pays dans le camp des vainqueurs à leur manière », note Philippe Brunel, auteur notamment de Vie et mort de Marco Pantani.Rouler plus vite que la mort (Grasset, 2007) et, plus récemment, du roman le Cercle des obligés (Grasset, 2025).
L’ancien contre le moderne
Forcément, dans cette Italie si polarisée, tout le monde veut son champion, surtout les deux grandes forces politiques qui la poussent désormais. Pour Gino Bartali, la messe est dite : le dévot est étroitement associé dans l’opinion à la démocratie chrétienne. Pour Fausto Coppi, les contours sont moins nets. Dans un manifeste, lui aussi appelle à voter pour le centre-droit ; pourtant, aux élections générales de cette année 1948, il intéresse un tout autre bord. « Même s’il n’a jamais été communiste, le PCI a voulu le mettre sur ses listes : il a refusé », rappelle Pierre Lagrue. La maldonne en dit long, d’ailleurs, sur le parcours de Fausto Coppi et l’image qu’il renvoie. « Il est tout ce que l’Église rejette : l’adultère assumé, puis son divorce et son remariage avec celle qu’on surnomme la “Dame blanche” », détaille l’historien. Le divorcé se rapproche des classes ouvrières par d’autres aspects : si Bartali est très aimé dans sa Toscane et en Italie du Sud, plus traditionnelles et plus rurales, Coppi est un homme de l’Italie du Nord, industrielle et urbaine.
Cette répartition des rôles se traduit aussi dans leur façon de préparer la course. Car la rivalité Bartali/Coppi, c’est aussi la querelle des anciens et des modernes. « Bartali était d’une époque empirique, de vieilles recettes, où on mettait de la farine de moutarde dans un bas de femme ou des chaussettes quand il faisait froid. Coppi, lui, avait pris contact avec le maître diététicien de l’époque : il est le premier à faire de l’interval training (de l’entraînement fractionné, NDLR), à reproduire à l’entraînement les rythmes de la course. Dans son équipe de la Bianchi, il fait fabriquer de nouveaux types de maillots, il améliore son alimentation », liste Philippe Brunel. Et tandis que Bartali fume ses clopes, Coppi fait figure de moine.
Jusqu’à l’ultime défaillance
Un moine peut-être, mais pas un saint. Car Fausto a un autre vice, qu’il baptise « la bomba ». Comprendre : il lui arrive de puiser son carburant dans les amphétamines. Du dopage ? Certes, mais l’heure est ambiguë et les dispositifs pour contrer cette dérive n’arriveront qu’en 1965. Bartali, lui, ne donne pas là dedans. Et c’est l’autre guerre entre les deux rivaux. Gino Bartali descend dans les mêmes hôtels que son cadet, fouille dans sa chambre en son absence à la recherche de plaquettes ou de bouteilles suspectes, fixe ses mollets, scrutant le trafic interlope dans les veines de son adversaire. Bien des années plus tard, il racontera même une curieuse histoire à Philippe Brunel. Un jour du Giro 1946, il voit Coppi siffler un drôle d'élixir et balancer son contenant au loin. Il envoie quelqu’un récupérer le flacon pour savoir si on se paye sa fiole. Mais l’expertise se révèle décevante : « C’était un reconstituant d’une marque française, qu’on pouvait acheter en pharmacie sans ordonnance. J’en ai commandé une caisse entière. »
Bartali et Coppi, c’est dit, sont chien et chat. Ils ne sont pas des bêtes pour autant. Ils se respectent et il leur arrive de se rendre ensemble à des courses. Lors de son premier Tour victorieux, Coppi laisse même Bartali gagner l’étape le jour de son anniversaire. Et puis, Coppi n’atteint son âge d’or, un second doublé Giro-Grande Boucle en 1952, qu’au moment où Bartali a largement baissé de pied. Le destin les frappe de surcroît d’un même drame : dans les années 1930, Giulio, le frère de Gino, lui aussi coureur, succombe à ses blessures après une chute lors d’une course ; en 1951, le frère de Fausto, Serse, meurt dans les mêmes circonstances. L’ancienne rivalité s’estompe tellement qu’en 1959, Fausto Coppi accepte de rejoindre l’équipe San Pellegrino montée par son ex-ennemi, désormais directeur sportif. Il n’en revêtira pourtant jamais les couleurs : en décembre de la même année, il s’envole pour l’actuel Burkina Faso afin de disputer un critérium dont il prend la deuxième place, derrière Jacques Anquetil. Il y contracte la malaria, pour la seconde fois de sa vie, et la fièvre l'emporte au deuxième jour de l’année 1960. La faute à des soins négligents et, peut-être, à l’usure d’une vie de fatigue, d’une carrière prolongée pour entretenir ses deux familles, et éventuellement aux produits qui l’ont nourri. Ultime défaillance.
La foule de Florence
Gino Bartali finit donc sa route sans son alter ego. Elle sera longue encore, jusqu’en 2000, et remplie, puisqu’après quelques saisons comme manager, il se mue en consultant et commente les coups de pédale des champions qui lui ont succédé. Lui, naturellement si volubile, profite aussi des micros et des colonnes pour achever le portrait d’un Fausto Coppi, irrémédiablement lâché. « C’est peut-être Bartali qui a déformé la légende, en appuyant sur les points faibles de Coppi, le dopage, etc. Mais quand il raconte ça, une nouvelle moralité s’est entre-temps plaquée sur le vélo, qui n’existait pas au moment des faits », nuance Philippe Brunel.
Un voile de plus sur leur histoire. Tâchons donc une dernière fois de passer par les images pour conjurer l’incertitude des discours. Elles se bousculent, plus nombreuses que les quelques vidéos en noir et blanc disponibles sur YouTube. Pierre Lagrue se refait le film : « Coppi était plus qu’un sportif, c’était un ange. Bartali, je l’imagine en 1938, en train de pester contre Mussolini. Puis, dix ans plus tard, en train de souffrir, de donner sa vie sur son vélo… » L’ancien journaliste de l’Équipe, lui, saisit au vol un souvenir personnel : « J’ai bien connu Bartali quand il était consultant et que je couvrais le Giro. Un matin, il est venu me chercher à mon hôtel, à Florence. On devait rejoindre sa voiture, mais pour ça il fallait traverser la ville, sa ville, parce qu’elle était de l’autre côté. Les gens n’ont pas cessé de se presser sur son chemin. Ils voulaient le toucher, le voir, sans retenue. Ce sont des coureurs qui ont marqué plusieurs générations. » L’écrivain résume d’un trait : « Coppi et Bartali… Il y a du Don Quichotte et du Sancho Pança chez eux. » Un couple à l’épreuve du temps. Un duo de vrais géants.
Ce site utilise des cookies afin que nous puissions vous fournir la meilleure expérience utilisateur possible. Les informations sur les cookies sont stockées dans votre navigateur et remplissent des fonctions telles que vous reconnaître lorsque vous revenez sur notre site Web et aider notre équipe à comprendre les sections du site que vous trouvez les plus intéressantes et utiles.
Cookies tiers
Ce site utilise Google Analytics pour collecter des informations anonymes telles que le nombre de visiteurs du site et les pages les plus populaires.
Garder ce cookie activé nous aide à améliorer notre site Web.
Veuillez activer d’abord les cookies strictement nécessaires pour que nous puissions enregistrer vos préférences !