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Coronavirus

Quand les salariés se réapproprient leur travail : témoignages

12 août 2020 | Mise à jour le 17 août 2020
Par | Photo(s) : LIONEL BONAVENTURE/AFP
Quand les salariés se réapproprient leur travail : témoignages

Salarié de l'entreprise William Saurin à Saint-Thibault-des-Vignes, en Seine-et-Marne.

La crise du coronavirus a déstabilisé les dogmes managériaux. À l'aune des valeurs du risque, de l'utilité sociale et du sens du travail, les « premiers de corvée » ont un temps remplacé les « premiers de cordée ». La NVO a recueilli les témoignages de ceux qui n’ont jamais cessé de travailler lors du confinement, puisant dans cette situation inédite des ressources et perspectives qui seront utiles pour les « jours d’après »…

Selon Denis Kessler, ancien patron de la Fédération française des sociétés d'assurances (FFSA), la société se diviserait entre des « risquophiles » (de glorieux entrepreneurs) et les « risquophobes » (des pétochards de salariés). Le moins qu'on puisse dire, c'est que la crise du Covid-19 a, de ce point de vue, remis en cause cette exécrable idéologie.

« Le monde découvre soudain à quel point les “petits” salariés sont capables d'engagement dans leur travail, quitte à se mettre en danger pour assurer leur mission, quelle qu'elle soit. On voit également que travailler, notamment dans les métiers peu, ou pas, qualifiés peut signifier risquer sa vie au quotidien », soulignait la sociologue Danièle Linhart dans le numéro de mai de la NVO (n° 3589 à consulter en PDF ici).

La fierté retrouvée

Sandra, employée dans un supermarché Auchan du Pas-de-Calais, témoigne du stress quotidien enduré durant la crise, de cette obsession qu'elle a développée pour la désinfection de son poste, de la peur de contaminer son père à la santé fragile, mais pourtant, aussi, d'un sentiment nouveau :

On a remarqué un changement d'attitude. Les gens nous portaient attention, nous considéraient. Un client sur deux me disait merci. Au début, je ne comprenais pas, car je ne faisais que mon boulot. Sandra, caissière en supermarché et déléguée CGT

« Habituellement, la caissière est invisible, on lui dit à peine bonjour ou on est au téléphone quand on passe. Et là, on a remarqué un changement d'attitude. Les gens nous portaient attention, nous considéraient. Un client sur deux me disait merci. Au début, je ne comprenais pas, car je ne faisais que mon boulot. Et puis, j'ai été contente d'avoir un merci, et de ces petits mots d'encouragement. Parce qu'après tout, on le mérite. Ce côté humain va-t-il rester ? Je n'en sais rien. On a vu qu'on pouvait se passer des “bac + 5” ou des “bac + 6” pendant une certaine période. Pendant un mois, on pourra se passer d'un avocat, mais pas de certaines autres professions, comme celles liées à l'alimentation. »

Sandra, déléguée CGT, témoigne aussi qu'il lui aura fallu faire intervenir l'inspection du travail pour que la direction du magasin mette en place de réelles mesures de protection sanitaires.

Le syndicat prend les rênes

Tandis que les caissières sortaient ­soudainement de leur invisibilité, c'est le phénomène inverse qui se produisait pour certaines catégories de personnels dans d'autres entreprises. Et si nombre de cadres et de managers disparaissaient en télétravail, les ouvriers des entreprises classées OIV (opérateurs d'importance vitale), eux, n'avaient pas d'autre choix que de s'organiser au mieux au sein de leur usine.

On peut dire que chez nous, c'est la CGT plutôt que l'encadrement qui manage. En particulier sur les mesures sanitaires. Yannick Boilleau, délégué CGT chez William Saurin

Chez ­William Saurin, entreprise de conserves et de plats cuisinés située à Pouilly-sur-Serre, dans l'Aisne, l'encadrement s'est soudainement évanoui pour l'organisation des mesures sanitaires. « On peut dire que chez nous, c'est la CGT plutôt que l'encadrement qui manage. En particulier sur les mesures sanitaires, la direction n'a pas su motiver et impliquer son encadrement, alors nous avons pris les choses en main », rapporte Yannick Boilleau délégué CGT.

Une situation peu courante, mais qui témoigne toutefois de la capacité syndicale à mettre des choses en place avec les salariés, quand les défaillances du management s'avèrent un danger pour la santé.

L'hôpital, paradigme des héros méprisés

À l'hôpital également, c'est une situation inédite qui s'est produite. Isabelle Bosseman, secrétaire générale du syndicat Mict-CGT du CHU de Lille, n'en revient toujours pas de l'exploit réalisé dans son centre hospitalier :

« Un bâtiment qui était en cours de réaménagement a été désinfecté et on y a transporté les matériels, les bouteilles, les respirateurs. En trois jours, il pouvait accueillir plus de 110 patients. Cela a mobilisé tous les personnels, les médecins, les RH avec la réorganisation des équipes de soignants. Les ouvriers des services techniques ont réalisé un travail extraordinaire avec le déménagement et le réaménagement. Les cadres de proximité ont dû gérer concrètement. S'y est ajoutée l'augmentation des ratios dans les crèches. Dans l'école d'infirmières, ont été créés des lieux d'accueil collectifs pour les enfants des personnels hospitaliers. Tout cela grâce au dévouement et à la compétence des collègues, des médecins, des paramédicaux… »

« On a redécouvert le plaisir du travail »

Ce n'est pas le moindre des paradoxes que cette situation de crise aboutisse à redécouvrir un autre sens du travail. Isabelle Bosseman s'en explique :

« Habituellement, on a deux aides-­soignants pour quinze patients et, là, ils étaient trois ou quatre. Environ 60 % de l'activité de l'établissement a été annulée ou reportée. C'était la condition pour dégager suffisamment de matériel et de bras afin d’assurer le travail durant la crise sanitaire. Finalement, alors qu'en permanence nous sommes en sous-effectif, nous avons créé des conditions de travail normales. Cela a libéré des personnels et des équipes. Celles-ci ont à nouveau retrouvé, pour les plus anciennes, ou découvert, pour les jeunes professionnels, des conditions de travail avec des effectifs normaux. »

Lorsqu'on n'est pas débordé dans sa charge individuelle de travail, on retrouve des moments pour le collectif. On découvre alors des capacités à s'auto-organiser. Isabelle Bosseman, secrétaire générale du syndicat Mict-CGT du CHU de Lille

Avant de poursuivre : « Et, du coup, on a développé une capacité à créer des solidarités entre les services que nous n'avions plus, car lorsqu'on n’a plus le temps d'assurer sa propre charge de travail, on n’a encore moins le temps de parler avec ses ­collègues, moins le temps de s'organiser collectivement. Tous ces espaces ont été retrouvés durant cette période. Ils l'ont découvert, certes, avec la peur et la pression psychologique liées à la pandémie, mais avec l'opportunité d'avoir une ambiance de travail entre collègues formidable, parce que lorsqu'on n'est pas débordé dans sa charge individuelle de travail, on retrouve des moments pour le collectif. On découvre alors des capacités à s'auto-organiser, y compris entre nous, et à se montrer solidaires d'un couloir à l'autre, d'un étage à l'autre. On a redécouvert le plaisir du travail. »

Après les médailles, l'oubli ?

Le pic de la crise passé, les mauvaises habitudes des directions menacent cependant de revenir au galop. Les CDD sont remerciés, les sous-effectifs se reconstituent, comme ces fameux projets de suppressions de lits, de fusions des hôpitaux comme ceux de Bichat (à Paris) et de Beaujon (à Clichy, dans les Hauts-de-Seine). Sylvie Degome, secrétaire du syndicat CGT de l'hôpital Beaujon témoigne à son tour :

« Durant la crise, tous les services ont été réorganisés. Nous avons recréé des services de réanimation qui n'existaient plus depuis vingt ans. Au départ, des chambres individuelles ont été transformées en chambres doubles ou triples, pour accueillir le maximum de patients et, à l'inverse, vers la fin de la crise, des chambres doubles ont été retransformées en chambres individuelles. De ce fait, on a perdu 60 lits, qui pour l'heure ne sont pas rouverts. C'est une tendance dans tous les hôpitaux : on transforme en chambre individuelle. Notre hôpital de 400 lits a ainsi perdu 60 lits. Notre crainte est qu'ils en profitent pour continuer à diminuer le nombre de lits. »

Pas encore remis du choc du Covid-19, effrayés par la perspective de toutes les activités déprogrammées à rattraper, les personnels hospitaliers n'ont pas envie de retrouver la vie d'avant. Sylvie n'a aucune confiance dans les bonnes intentions affichées par le gouvernement : « On les soupçonne de plutôt vouloir supprimer les RTT de sorte que les personnels ne soient plus payés en heures supplémentaires… »

D'après la syndicaliste, il faut donc s'attendre soit à des mobilisations massives, soit à des démissions massives à l'hôpital. « Ils ont présenté les personnels soignants comme des héros, mais là on voit que c'est terminé. »