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DÉBATS

Quelle sortie de crise pour l’Europe ?

15 avril 2014 | Mise à jour le 3 mai 2017
Par | Photo(s) : Daniel Maunoury
Quelle sortie de crise pour l’Europe ?

Flexibilité accrue ou plan de relance avec une forte dimension sociale ? Bernadette Ségol, secrétaire générale de la CES, et Markus J. Beyrer, directeur général de BusinessEurope, croisent le fer sur leur conception du futur européen.

Bernadette Ségol
1980. Expérience syndicale internationale, dans le secteur de l'industrie du textile et de l'habillement.
1985. Diverses responsabilités syndicales européennes dans le secteur des services. Négociations dans le cadre de la mise en place de comités d'entreprise européens.
2000. Secrétaire régionale d'UNI-Europa (fédération syndicale européenne du secteur des services).
2011. Élue secrétaire générale de la Confédération européenne des syndicats (CES).

 

Markus J. Beyrer
1992. Études supérieures de commerce et de droit à l'université de Vienne (Autriche).
2000. Conseiller économique du chancelier autrichien Wolfgang Schüssel.
2002. Directeur des affaires économiques de la chambre de commerce fédérale autrichienne.
2004. Directeur général de la fédération des industries autrichiennes.
2013. Directeur général de BusinessEurope, fédération patronale européenne.

 

L'Europe affiche certains signes de reprise. Quelle appréciation portez-vous sur la façon dont a été gérée la crise jusqu'ici ?
Markus J. Beyrer – Au départ, nombreux étaient ceux qui pensaient que la Grèce allait sortir de l'Union européenne (UE), que l'euro allait disparaître… Le monde nous regardait avec un certain scepticisme. Aujourd'hui, l'euro est sauvé. Nous avons aussi fait des pas importants, mais insuffisants, en direction d'une union bancaire. On espère que le pire est derrière nous ! Mais les perspectives de croissance pour les cinq ans à venir, 1 ou 2 %, restent faibles. Il faut donc accroître notre compétitivité pour attirer les investisseurs et créer des emplois. Beaucoup reste à faire. Même avant la crise, l'Europe avait déjà un socle important de chômage en raison des rigidités du marché du travail de nombreux pays.

Bernadette Ségol – La sortie de crise, c'est un leitmotiv, une méthode Coué ressassée par la Commission européenne et le Conseil. Mais de quelle crise sommes-nous censés être sortis ? Il y a une petite amélioration de la croissance, mais c'est loin d'être phénoménal, et l'on peut craindre un scénario à la japonaise : une stagnation qui durerait dix ans ! Et les politiques d'austérité ont aggravé la situation en matière d'emploi : il est indécent de parler de sortie de crise alors que les inégalités et la pauvreté ont explosé.

 

Quelles priorités fixer pour retrouver le chemin de la croissance ?

Bernadette Ségol – Il faut changer de cap et mener une vaste politique de relance dans l'UE. La CES propose un plan d'investissement à hauteur de 2 % du PIB européen par an pendant dix ans, et ce dans la production d'énergie, les infrastructures, la réindustrialisation, les services publics, etc., en vue d'une croissance durable et de la création d'emplois décents. Ce plan pourrait créer 11 millions de nouveaux emplois alors que le chômage touche 26,5 millions de personnes. Il faut mobiliser l'argent, qui existe, pour mener une politique industrielle ambitieuse. C'est une question de volonté politique. Nous appelons les citoyens à se mobiliser le 4 avril 2014 lors de la journée d'action que nous organisons à Bruxelles. Le fardeau de la crise a jusqu'ici toujours été porté par les gens ordinaires qui voient leur Sécu, leurs salaires, leur retraite menacés. Ce plan doit aussi être complété par des progrès dans l'harmonisation des fiscalités nationales pour limiter les pratiques de mise en concurrence entre pays auxquelles se livrent nombre d'entreprises. Et jusqu'ici rien n'a été fait pour combattre la fraude et l'évasion fiscale évaluée à 1 000 milliards d'euros par an en Europe !

Markus J. Beyrer – Nous nous rejoignons sur l'importance de l'investissement et d'une industrie forte. Nous avons d'ailleurs fait un bon pas entre partenaires sociaux en cosignant une lettre invitant la Commission à aller dans ce sens (1). Mais c'est avant tout le secteur privé qui doit jouer un rôle moteur et, pour ce faire, il doit être encouragé ! Nous ne parviendrons pas à relancer l'industrie sans entreprendre des réformes de fond comme cela a été le cas en Allemagne ou en Autriche, où nous avons 4,4 % de chômage, l'impôt sur les entreprises a été baissé et l'investissement facilité. Je suis par ailleurs opposé à l'harmonisation fiscale, j'estime que la concurrence est nécessaire. Autre handicap, celui du coût de l'énergie, bien trop élevé en Europe. Nous devons aussi cesser d'être les seuls dans le monde à nous fixer des objectifs aussi élevés en matière environnementale. Sur un plan global, nous avons aussi tout intérêt à signer l'accord de libre-échange avec les États-Unis (2) afin de pouvoir affronter la concurrence de la Chine notamment.

Bernadette Ségol – Nous ne pouvons en rabattre sur les exigences environnementales ! Par ailleurs, nous som­mes très réservés quant à la signature d'un accord de libre-échange qui menacerait le droit des travailleurs notamment !

 

Comment combattre le chô­ma­ge dans l'Union européenne ? L'Allema­gne, accusée de pratiquer le dumping social, s'oriente vers un salaire minimum, d'au­tres poursuivent la voie vers plus de flexibilité…

Markus J. Beyrer – En France, par exemple, le climat n'est pas favorable à l'investissement créateur d'emplois. Il y est difficile de licencier, on réfléchit donc à deux fois avant d'embaucher… La France doit réformer son marché du travail et créer un climat plus favorable à l'investissement. Le pacte de responsabilité est d'ailleurs un pas dans la bonne direction. Dans certains pays, la baisse des salaires a été inéluctable, comme en Espagne où les rémunérations étaient en déconnexion avec la productivité. Aujourd'hui on observe que le commerce extérieur se redresse dans ce pays.

Bernadette Ségol – Car les importations chutent faute de demande intérieure ! Il faut voir quel est le niveau de précarité en Espagne, au Portugal ou en Grèce ! Ajou­tons à cela un affaiblissement de la négociation collective. Le lien entre flexibilité et emploi n'est pas prouvé. La compétitivité d'une entreprise ne se résume pas au coût du travail, c'est aussi l'engagement des gens dans leur travail. Comment leur demander de donner le meilleur d'eux-mêmes dans une insécurité permanente ? Les politiques d'austérité imposées par la troïka (3) n'ont rien réglé !

Markus J. Beyrer – Ne soyons pas trop sévères avec la troïka. L'austérité, que j'appelle plutôt « réajustement », est une transformation nécessaire. L'important est d'avoir le plus de gens possible au travail ! Si l'on revient sur le cas de l'Allemagne, il est faux de dire qu'elle pratique le dumping social ! On peut parler de la qualité des emplois, mais en Allemagne la plupart des gens vivent correctement ! Je n'approuve d'ailleurs pas la décision politique de créer un salaire minimum. Cette mesure devrait plutôt être discutée par les partenaires sociaux.

Bernadette Ségol – L'Allemagne a accompagné ses PME bien mieux que d'autres pays. Mais avec 7 millions de personnes vivant des aides sociales, ce n'est pas un modèle ! J'espère que, grâce au salaire minimum, le dumping va diminuer mais à 8,5 euros de l'heure, on en est encore loin !
M.B – On ne crée pas d'emplois avec des lois !

Markus J. Beyrer – On ne crée pas d'emplois avec des lois !

Bernadette Ségol – Mais on crée une société ! Les politiques actuelles font le lit du populisme en omettant la dimension sociale de l'Europe, c'est un motif d'inquiétude dans la perspective des élections européennes.

 
(1) Lettre commune sur www.etuc.org/joint-letter-european-social-partners-strengthening-european-union's-investment-plan-stimulate
(2) Pacte transatlantique (voir aussi p. 13).
(3) Union européenne, Banque centrale européenne et FMI.