19 mars 2026 | Mise à jour le 19 mars 2026
En Italie, le front du « Non » au référendum sur la réforme constitutionnelle de la justice, prévu les 22 et 23 mars, mobilise la société civile, les magistrats, les avocats, les syndicats, l'opposition parlementaire, le monde culturel et associatif dans une pléthore de comités du nord au sud du pays. Leur but : défendre la Constitution et l'indépendance de la justice, pour protéger la démocratie face à la concentration des pouvoirs visée par l'exécutif.
« La constitution doit être appliquée, non pas modifiée ». Maurizio Landini, le secrétaire général de la Confédération Générale Italienne du Travail (CGIL) ne cesse de le répéter aux quatre coins de l'Italie, dans toutes les initiatives pour le « Non » au référendum du 22 et 23 mars 2026 portant sur la réforme constitutionnelle de la justice. Il l'a martelé aussi le 18 mars, à Piazza del Popolo, à Rome, où le Comitato « Società civile per il NO » (Société civile pour le NON) a conclu sa campagne. Après avoir démarré le 10 janvier, celle-ci a réuni magistrats, avocats, syndicats, CGIL en tête, oppositions parlementaires, grandes associations, personnalités de la culture, dans une mobilisation intense et une participation croissante, qui a hissé le « Non » à parité avec le « Oui » dans les derniers sondages.
Diviser pour mieux régner ?
« L’autonomie et l’indépendance du pouvoir judiciaire ont été inscrites dans la Constitution pour éviter que ne se reproduise ce qui s’est passé sous le fascisme, quand la justice était au service du gouvernement et non de la défense des droits des citoyens » a rappelé Maurizio Landini. Le référendum porte sur le projet de loi constitutionnelle, approuvé définitivement par le Sénat le 30 octobre 2025, qui altère en profondeur le pouvoir judiciaire voulu par la Constitution. Il remplace l'actuel Conseil Supérieur de la Magistrature (CSM), garant d'une magistrature autonome et indépendante, par trois organes : deux Conseils supérieurs de la magistrature, l'un pour les juges, l'autre pour les procureurs, et une « Haute Cour Disciplinaire » pour les deux. Et prive les magistrats du droit d'y élire leurs représentants.
Le CSM actuel est composé de deux tiers de magistrats et d’un tiers de « laïcs » (juristes et professeurs universitaires en matières juridiques), élus respectivement par les magistrats et le Parlement. La reforme prévoit que les magistrats qui composent les deux CSM soient tirés au sort à partir de l'ensemble des juges pour l'un et des procureurs pour l'autre. Les « laïcs », en revanche, seront tirés au sort à partir d'une liste établie par la majorité du parlement. Les membres de la « Haute Cour disciplinaire » seront tirés au sort selon le même principe pour les magistrats et les « laïcs », sauf trois membres nommés par le Président de la République.
Le risque de mise au pas de la magistrature
Le but affiché de la reforme est la nette séparation des carrières entre les juges et les procureurs, promue par le gouvernement comme la solution aux maux qui affligent la justice italienne. Mais pour le front du « Non », son vrai but est de casser l’unité et affaiblir l’autonomie du pouvoir judiciaire. Parmi ses raisons pour le « Non », la CGIL rappelle que, aujourd'hui, juges et procureurs suivent la même formation, passent le concours ensemble, pour occuper ensuite la fonction de juge ou celle de procureur. Ils ne peuvent changer de fonction, et donc de carrière, qu’une seule fois. Ce qui reste rare : en 2024, ce passage a concerné 42 magistrats sur près de 9 000, soit 0,4 %. Le tirage au sort promu pour « réduire les pouvoirs des courants » du CSM actuel, vise, plutôt, selon le front du « Non », à rendre les magistrats des trois organes vulnérables au pouvoir de l'exécutif.
Certains membres du gouvernement l'admettent d'ailleurs depuis le début. Déjà en novembre 2025, le ministre de la Justice Carlo Nordio, dans une interview au Corriere della Sera, s'étonnait de l'opposition à la reforme de la leader du Parti démocrate, Elly Schlein, puisque, affirmait-il, cette reforme « lui serait également bénéfique si elle accédait au pouvoir ». Tout en niant vouloir museler la magistrature, il lâchait : « Nous essayons d’aider la politique à regagner la place qu’occupe le pouvoir judiciaire. ». Une tentative confirmée dans les attaques aux magistrats réitérés par Giorgia Meloni, à la suite des jugements remettant en cause sa politique en matière d'immigration et de sécurité. À Piazza del Popolo, Gianfranco Pagliarulo, président de l’Association Nationale des Partisans Italiens (ANPI, la plus importante association issue des combats de la résistance antifasciste et qui veille sur la protection et l'application des valeurs de la Constitution italienne) a expliqué ainsi la démarche gouvernementale : « Ils ne veulent pas réformer la justice, ils veulent empêcher le pouvoir judiciaire de faire son travail. Voilà ce qui alarme l’ANPI. Ce gouvernement est entré en conflit avec le pouvoir judiciaire ordinaire, la Cour des comptes, la Cour de justice de l’Union européenne, la Cour européenne des droits humains, la Cour pénale internationale – c’est-à-dire avec toutes les institutions chargées de veiller au respect de la légalité. ».
Le « Non » en défense des travailleurs
Si soumettre le pouvoir judiciaire à l'exécutif est le but caché de cette reforme, quelles seraient les conséquences de la victoire du « Oui » au referendum pour les travailleurs ? Selon Alessandro Genovesi, responsable CGIL de la négociation inclusive et de la lutte contre le travail dissimulé, le risque est, entre autre, que des magistrats, affaiblis et influençables par le pouvoir politique, ne poursuivent plus les crimes commis par « qui pourrait financer tel ou tel parti au niveau national ou local. ». Aujourd'hui, dans les centaines d'enquêtes en cours pour exploitation de main-d'œuvre, « les magistrats et les forces de l'ordre ciblent non seulement les exploiteurs, mais aussi les grands donneurs d'ordre qui profitent des chaînes d'approvisionnement. ».
Le « Non » est donc essentiel, conclut-il, « afin de protéger l'indépendance qui permet aux magistrats de poursuivre des infractions telles que l'exploitation et le travail dissimulé, même contre de grandes multinationales ou des acteurs économiques et politiques puissants. »
Giannina Mura