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ENTRETIEN

Sophie Binet : « Le patronat est décomplexé dans ses stratégies de répression syndicale »

4 février 2026 | Mise à jour le 4 février 2026
Par | Photo(s) : BAPOUSHOO
Sophie Binet : « Le patronat est décomplexé dans ses stratégies de répression syndicale »

Sophie Binet donne son regard sur les mois à venir pour la CGT.

Démocratie sociale, répression syndicale, désindustrialisation, et flirt du patronat avec l’extrême droite… À quatre mois de son congrès et alors que la CGT organise un meeting sur les libertés syndicales ce mercredi 4 février 2026, sa secrétaire générale Sophie Binet revient sur les rendez-vous sociaux et politiques qui ponctuent l’agenda jusqu’à juin. Et évoque la proposition incendiaire d’un contrat et d’un Smic « jeunes » par le Medef.

En janvier, le budget de l'État pour 2026 a été adopté par 49-3. Lors des discussions parlementaires, l'intersyndicale avait dénoncé un musée des horreurs. Comment la CGT le qualifie aujourd'hui ?

Ce budget reste un mauvais budget pour les services publics et les fonctionnaires, qui voient leur salaire gelé pour la troisième année consécutive, alors même que leur pouvoir d'achat a dégringolé en une décennie. La France est un des pays de l'OCDE où les enseignantes, les enseignants, les infirmiers et les infirmières sont parmi les moins bien payés, ce qui pose un problème d'attractivité. Par ailleurs, la suppression de plus de 3200 postes dans l'Education nationale va se traduire concrètement par des fermetures de classes, des suppressions d'options. La culture est sacrifiée, le spectacle vivant est à l'agonie. Des associations féministes, d'aides aux migrants voient leurs subventions baisser. Tout comme l'aide au développement.

Le problème c'est que le gouvernement refuse d'affronter le capital et les plus riches. Il refuse d'augmenter les recettes en allant prendre l'argent là où il est, il refuse de s'attaquer aux 211 milliards d'aides consenties aux entreprises sans contreparties, il refuse de s'attaquer aux patrimoines des milliardaires, aux holdings. C'est quand même un comble qu'un ancien ministre de l'Économie (Eric Lombard, ndlr) avoue après son départ de Bercy, que les plus fortunés se débrouillent pour échapper à l'impôt sur le revenu.

Quant au budget de la Sécurité sociale, les moyens accordés aux hôpitaux, par ailleurs étranglés par leur dette, sont insuffisants. Il suffit d'une grippe saisonnière et le système hospitalier est au bord de la saturation. Les mobilisations se multiplient et la CGT continue de faire pression afin que la copie soit revue. En outre, l'extension de la Tarification à l'activité (T2A) au secteur médico-social est une honte alors qu'elle fait déjà des ravages dans les hôpitaux !

Les mobilisations ont-elles fait bouger les lignes, selon toi ?  

Sur le budget de la Sécu, des mesures anti-sociales ont été abandonnées. C'est le cas des deux jours fériés que le gouvernement Bayrou voulait supprimer. Exit aussi le gel des prestations sociales ; la désindexation des pensions de retraite ; la taxation des activités sociales et culturelles des comités sociaux et économiques ou encore le doublement des franchises médicales.

Sur le budget de l'État, le patronat a par exemple dû renoncer à une baisse des impôts de production. Et pour la première fois, l'attention s'est portée sur les enjeux de justice fiscale et sociale. En partie, la bataille de l'opinion est gagnée, tout le monde voit bien qu'il y a des marges

Parmi les rendez-vous sociaux, les organisations sociales et patronales se rencontrent pour négocier sur l'assurance chômage, dont le cadre doit porter sur les contrats courts et les ruptures conventionnelles. Dans quel esprit y va la CGT ? 

Avant tout, il faut se souvenir que ces négociations ont lieu parce que le camp syndical a forcé les gouvernements Attal et Bayrou à renoncer à une réforme violente qui visait à réaliser 4 milliards d'euros d'économies en année pleine. En contrepartie, le gouvernement nous demande de dégager 400 millions d'économies, notamment à travers les ruptures conventionnelles. Et comme d'habitude, le patronat joue un jeu dangereux. Il fait tout pour faire capoter cette négociation, notamment en voulant remettre en question plus largement le système d'indemnisation, dans l'espoir que le gouvernement reprenne la main fin février et impose de nouveau sa réforme. Côté organisations syndicales, nous refuserons tout nouveau recul. Parmi les propositions que porte la CGT, il y a celle de soumettre à cotisations sociales les salaires au-dessus de quatre fois le plafond de la sécurité sociale, ce qui ferait rentrer quasiment 800 millions d'euros dans les caisses. Il faut aussi mettre en place un système de malus, qui ne soit pas seulement de façade, pour lutter contre l'utilisation abusive des contrats toujours plus courts.

Qu'est-ce que la CGT attend de la conférence emploi-travail-retraite lancée le 5 décembre 2025, et dont le premier atelier s'est déroulé fin janvier ? 

La CGT y va avec des objectifs clairs et précis et compte faire de cette conférence une caisse de résonnance pour ses propositions. Par exemple, nous demandons toujours l'abrogation de la réforme des retraites et nous mettons en avant des sources de financement. Sur les questions de pénibilité, la CGT porte la nécessité d'un dispositif de départ anticipé. On va aussi se battre sur les questions de salaires car la France, deuxième économie de la zone euro mais sixième en termes de niveau de salaire minimum, est un pays de bas salaires. Nous allons aussi exiger un bilan des ordonnances Macron et militer pour le rétablissement des CHSCT (Comités d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail, NDLR) car la France affiche un bilan catastrophique en termes d'accidents au travail. Chaque jour, trois salariés meurent au travail.

Le Medef boycotte cette conférence. Concernant l'assurance chômage, la CGT l'a accusé de vouloir « bordéliser les négociations ».  Par ailleurs, le patronat considère de plus en plus les partis d'extrême droite comme des partis comme les autres. Assiste-t-on à un point de bascule en termes de démocratie sociale ? 

Ce que l'on sent, c'est une radicalisation du patronat, qui ne veut plus négocier et veut des réformes à la tronçonneuse à l'image du CPE XXL qu'il vient de remettre sur la table. Cette montée de l'extrême droite se fait sur fond de basculement d'un capitalisme néolibéral à un capitalisme libertarien. Le capital ne se contente plus de mettre l'Etat à son service, il veut le supprimer. Et donc, il s'attaque à toutes les normes fiscales, sociales, environnementales existantes. Les connaissances universitaires sont remises en cause, il n'y a plus de vérités, tout est discutable. Idem pour les règles monétaires avec un président Trump qui soutient le bitcoin, sujet à d'intenses spéculations. Ce capitalisme libertarien vise à supprimer tout le droit, toutes les régulations pour y substituer la loi du plus fort. Cette orientation libertarienne contamine le patronat français dont une partie considère que la société peut se passer de protections.

Le 4 février, la CGT organise un meeting sur les libertés syndicales. Cinq membres de son bureau confédéral, parmi lesquels toi en tant que secrétaire générale sont mis en examen. Un millier de militants CGT sont inquiétés par la justice. Qu'est-ce que cette situation dit de notre époque ?

Ce bref bilan montre un patronat décomplexé dans ses stratégies de répression syndicale. Le syndicalisme dérange car il fait la preuve de son utilité, notamment à travers la mobilisation sur les retraites. Ce contexte dénote aussi d'une dégradation des libertés publiques, avec un point de bascule au moment des attentats terroristes de 2015, chez Charlie et au Bataclan. Au prétexte de lutter contre le terrorisme, les gouvernements ont alors remis en cause un certain nombre de libertés. Cet arsenal répressif est utilisé contre les militants et militantes syndicaux, écolos.

J'ai participé à mes premières grandes manifestations en 1998 puis en 2002, 2003 et 2006 notamment. Jamais je ne me suis retrouvée en garde à vue, jamais je n'ai été victime de charges policières, jamais je n'ai été nassée, gazée alors qu'aujourd'hui, c'est très banal. On arrive à un moment de grand danger, avec un patronat qui se radicalise et se prépare à l'arrivée de l'extrême droite au pouvoir. Laquelle si elle y parvient disposera d'une capacité répressive forte à cause de toutes ces lois liberticides. Il faut agir maintenant pour protéger nos libertés.

En mars prochain, comment la CGT entend s'impliquer dans les élections municipales ? 

D'abord, nous souhaitons empêcher l'extrême droite de remporter des villes. Et puis nous voulons interpeler les candidats sur des exigences sociales qui dépendent de leurs prérogatives. Le logement par exemple, qui représente une part conséquente du revenu, est un problème central pour les travailleurs. Les maires peuvent aussi porter une politique en matière de transports, d'offre culturelle, de centres de santé.

Le 26 mars, en Isère, département où se situe Vencorex, la CGT organise ses rencontres du Made in France. Votre liste des plans de licenciement en recensait 483 en fin d'année 2025. Qu'attendez-vous de l'Etat? 

Il n'y a aucune fatalité à l'impuissance. Le fait de signer des chèques en blanc aux multinationales et aux fonds ne peut pas faire office de politique industrielle. La France est un des rares pays à n'avoir aucune stratégie cohérente en la matière. Or, l'Etat pourrait activer des leviers afin de changer la donne. À commencer par la conditionnalité des aides publiques, sur lesquelles les représentants du personnel pourraient rendre un avis conforme. Il pourrait aussi montrer l'exemple s'agissant de la commande publique. Par exemple, une entreprise du Nord de la France vient de fermer car l'armée a décidé de délocaliser la confection de ses uniformes. Au lieu de confier son supercalculateur à Atos, l'Armée contracte avec une major américaine, Hewlett Packard, ce qui pose un problème de souveraineté centrale. Dans le secteur de l'automobile, alors que les patrons ont obtenu un nouveau délai pour décarboner les véhicules, l'État, par ailleurs actionnaire des constructeurs français, est incapable d'imposer un moratoire sur les licenciements, c'est une honte.

La France et l'Europe ne peuvent pas se faire respecter dans le monde sans souveraineté industrielle. Il faut être capable de sortir de la dépendance vis-à-vis des États-Unis. Nous comptons inviter le ministre de l'Industrie, le patron du Medef et de la BPI, on verra s'ils viennent et ce qu'ils ont à nous répondre. Nous voulons aussi profiter de ces rencontres pour mettre en avant les réussites que les salariés ont arrachées grâce à leur lutte.

Le 1er mai, c'est la fête des travailleurs. Pourquoi l'intersyndicale s'est-elle opposée à une propositon de loi portée par la droite parlementaire qui prétendait vouloir clarifier le cadre existant? 

Le 1er-mai c'est NOTRE journée. Une journée lancée par l'internationale ouvrière pour gagner, partout dans le monde, la réduction du temps de travail et la journée de 8h. Il en a fallu du sang pour la gagner : celui des neuf ouvriers et ouvrières de Fourmies assassinés le 1er mai 1891, celui des millions de travailleuses et de travailleurs morts dans les tranchées. C'est en 1919 que l'Assemblée nationale vote la journée de 8 heures et le 1er-mai chômé. Cette proposition de loi, c'est un recul 100 ans en arrière ! Au-delà du symbole majeur, en France comme à l'international, ce serait aussi un recul immédiat pour près de 2 millions de salariés contraints de travailler le 1er mai – car le volontariat on le sait avec le travail du dimanche, c'est très théorique.

Par notre mobilisation nous avons réussi à empêcher que cette loi soit adoptée le 22 janvier dernier. Mais les macronistes, alliés avec la droite et l'extrême droite veulent remettre le couvert. Le 10 avril la proposition de loi sera à nouveau débattue. Il nous faut mener campagne sur tous les lieux de travail pour appeler les travailleuses et les travailleurs à interpeller leurs députés. Le 10 avril, nous serons à nouveau devant l'assemblée nationale ! Pas question de laisser passer cette régression majeure !

Début juin se tient le 54e congrès de la CGT. Après le précédent, houleux qui avait abouti à ton élection surprise, la CGT donne l'impression de vouloir resserrer les rangs. Quels seront les principaux enjeux?  

Ce sera un congrès de travail, pour débattre ensemble sans tabou des questions qui fâchent et prendre les décisions nécessaires. Les congressistes vont devoir analyser ensemble le monde qui change à vitesse grand V. Nous devons ajuster notre stratégie syndicale face à la progression de l'extrême droite et à la radicalisation des rapports de classe. On a besoin de syndiquer plus de salariés, de renforcer notre implantation dans les entreprises, de s'organiser mieux pour toucher les salariés des petites entreprises à travers par exemple des syndicats de territoire. La CGT reste un panier percé, des syndiqués nous rejoignent mais ils ne restent pas dans la durée, faute d'accueil convenable.

Où trouver la force de militer dans un monde où la démocratie vacille ? 

Quand on est syndicaliste, le principe, c'est le pessimisme de la raison et l'optimisme de la volonté. C'est être lucide, regarder  les rapports de force tels qu'ils sont mais ne surtout jamais céder au fatalisme. Nous menons une guerre de mouvement, pas de position. Tout peut changer, très vite, pour le meilleur comme pour le pire. Notre slogan : rien n‘est écrit d'avance, c'est la mobilisation qui fait la différence. On est les grains de sable qui enrayent les mécaniques bien huilées et qui parviennent à changer le cours de l'histoire. Etre syndicaliste c'est pratiquer le judo au quotidien et utiliser la force de l'adversaire pour gagner. C'est comme cela que David peut gagner contre Goliath ! C'est ce qui me rend très combative et heureuse d'être à la place que j'occupe.

Entretien réalisé par Sarah Delattre et Robin Verner