Unité pour la démocratie

En frappant mercredi 18 mars le musée Bardo au cœur de Tunis, les terroristes de Daech visaient tout à la fois la toute jeune démocratie tunisienne, l'histoire et la culture du pays, son économie dont le tourisme constitue l'un des piliers, et son ouverture au monde. L'attentat a fait 21 morts dont 20 touristes. Il s’agit de l'attaque la plus grave depuis l'attentat-suicide de 2002 contre la synagogue de Djerba, alors revendiqué par Al-Qaïda, et la première à viser des civils et étrangers depuis la révolution de 2011. De fait, l'organisation djihadiste Daech s'est installée en Irak – miné par la guerre, l'occupation des Etats-Unis et le démembrement de l'Etat au profit de conflits confessionnels –, en Syrie – où la révolution subit la répression massivement meurtrière du régime – et aux frontières de la Tunisie, en Libye, proie elle aussi des milices et de Daech qui trouve des relais auprès de quelques centaines de jeunes Tunisiens en mal d'avenir.
LA DÉMOCRATIE EN MARCHE
Ni le pays ni la date n'ont été choisis au hasard. Ce 18 mars, l'Assemblée des représentants du peuple (ARP), mitoyenne du musée, débattait de la loi antiterroriste. Le 20 mars, le pays tout entier devait célébrer le cinquante-neuvième anniversaire de l’indépendance nationale. Et, mardi 24, Tunis accueille pour la seconde fois le Forum social mondial. Car la Tunisie construit pas à pas sa démocratie, tandis que les autres pays arabes demeurent majoritairement soumis à des féodalités et à des dictatures prédatrices, à la répression des mouvements populaires et autres coups d'Etat militaires redonnant le pouvoir aux anciens régimes, voire au chaos. La transition tunisienne passe aujourd'hui par un gouvernement pluriel, où le parti Nidaa Tounès, qui rassemble un large spectre depuis la gauche et d'anciens dirigeants syndicaux jusqu'à des courants proches de l'ancien dictateur Ben Ali, côtoie le mouvement islamique Ennahda et des défenseurs historiques des droits humains, comme Kamel Jendoubi.
RÔLE CLÉ DE L'UGTT
L'UGTT, la confédération syndicale tunisienne dont l'engagement a contribué au départ de Ben Ali, continue de jouer un rôle important à la fois pour défendre les aspirations sociales des citoyens et pour favoriser la relance de l'économie, tout en refusant toute carte blanche au gouvernement. C'est ainsi, par exemple, que le chef du gouvernement Habib Essid a dû signer fin février un accord avec Houcine Abassi, secrétaire de l'UGTT, pour l'ouverture de négociations salariales dans la fonction publique, et s'engager au dialogue, notamment sur la pérennité des caisses sociales aujourd'hui en déficit. Il a réitéré son engagement dans une allocution télévisée le 16 mars, évoquant une situation économique et sécuritaire difficile.
LE TOURISME VISÉ
Quatre ans après le début de la révolution, la Tunisie connaît en effet de lourdes difficultés économiques et les inégalités territoriales entre les régions côtières et le centre du pays en déshérence ne sont pas comblées. Le chômage dépasse 15% de la population active et touche plus de 25% des diplômés dans un pays très jeune. Le tourisme est de ce point de vue un secteur stratégique. Si les bénéfices qu'il a apportés l'an passé sont en hausse (d'environ 1,50%), on est encore loin de la situation de 2010 et le nombre de touristes est en baisse. Viser le tourisme, c'est donc pour les terroristes porter atteinte aux espoirs économiques de la jeune démocratie.
MOBILISATION NATIONALE ET INTERNATIONALE
Le soir même de l'attentat, la population était dans la rue pour célébrer la liberté tunisienne et dire «terroristes dehors». Le gouvernement en appelle à l'unité nationale. Rached Ghannouchi, d'Ennahda, qui a condamné l'attentat, assure: «Le peuple tunisien se tiendra uni face à la barbarie.» L'UGTT, avec des mouvements étudiants, de privés d'emploi et des organisations de défense des droits humains, appelait à un grand rassemblement le jeudi 19 devant l'ARP. Pour le comité d'organisation du FSM 2015 à Tunis, «la rapide riposte du mouvement social, civil et des acteurs politiques en Tunisie opposés au terrorisme et appelant à l'unité pour le combattre prouve, s'il en était besoin, l'attachement des Tunisiens à leur nouvelle expérience démocratique».
Il en appelle à la participation la plus large au FSM du 24 au 28 mars, qui «sera la réponse appropriée de toutes les forces de paix et de démocratie qui militent au sein du mouvement altermondialiste pour un monde meilleur, de justice, de liberté et de coexistence pacifique». Dans un courrier de solidarité au secrétaire général de l'Ugtt, Philippe Martinez écrit notamment: «Notre combat commun contre les assassins de la liberté, contre tous ceux qui crachent leur haine de l'étranger, en Tunisie comme en France, ce combat, nous allons le mener ensemble avec encore plus de détermination.» Une forte délégation CGT participera quant à elle au FSM.