À venir
Votre identifiant correspond à l'email que vous avez renseigné lors de l'abonnement. Vous avez besoin d'aide ? Contactez-nous au 01.49.88.68.50 ou par email en cliquant ici.
HAUT
Mercosur

« La logique du moins-disant est au cœur de tout accord de libre-échange »

14 janvier 2026 | Mise à jour le 14 janvier 2026
Par | Photo(s) : Jean-Michel DELAGE/Hans Lucas
« La logique du moins-disant est au cœur de tout accord de libre-échange »

David Cayla, économiste, vice-doyen à la pédagogie au sein de l'université d'Angers et membre du collectif des Economistes atterrés.

En dépit de l'opposition de nombreux agriculteurs, notamment en France, le traité de libre-échange entre l'Union européenne et le Mercosur a été voté par la majorité des pays membres vendredi 9 janvier 2026, traduisant une obsession idéologique pour le libre-échange dans l'UE. Un accord qui, comme tous les autres, aura tendance à mener vers du moins-disant social, alerte l'économiste David Cayla. Maître de conférences à l'université d'Angers et membre du collectif les Économistes Atterrés, il souligne par ailleurs le risque que fait peser ce traité sur la souveraineté alimentaire française, en raison d'un risque de disparition de filières agricoles comme l'élevage bovin.

Quel regard portez-vous sur le vote européen pour le traité de libre-échange avec le Mercosur ? S'agit-il d'un traité mettant à bas l'agriculture française pour sauver l'industrie automobile allemande, comme il est communément dit dans le débat public hexagonal ?

La Commission européenne le négocie depuis la fin des années 1990. Il a été finalement validé parce que la plupart des pays européens pensent qu'ils ont intérêt à développer des accords de libre-échange. Il y a un tropisme libre-échangiste dans l'Union européenne. Les traités européens disposent que l'objectif de la politique commerciale est de réduire les droits de douane et d'aller vers un commerce mondial plus harmonieux.

C'est un peu caricatural d'affirmer que le traité représente un troc entre l'agriculture française et l'industrie automobile allemande. D'abord parce que, dans tous les pays européens il y a une population agricole. Ensuite parce que si le traité va pénaliser l'élevage bovin, il pourrait être favorable aux producteurs laitiers et aux viticulteurs. Concernant l'industrie, il n'y a pas que l'industrie automobile allemande qui en tirera avantage. Les secteurs des services, du luxe, de la pharmacie ou de l'aéronautique français y sont également favorables.

Quels effets économiques peuvent s'observer pour la France ?

L'un des problèmes de cet accord, c'est son tropisme économique qui considère que tout se vaut. Si on a une croissance du PIB plus forte dans l'industrie et une faible décroissance dans l'agriculture, on peut estimer que l'accord est globalement positif. Mais le problème est que l'agriculture n'est pas seulement une activité participant au PIB. Elle occupe les terres, fait vivres des petites communes, revêt d'une grande importance sociale. Et derrière la question de l'agriculture, il y a celle de la souveraineté alimentaire, avec le risque de perdre toute une filière. Si l'on devait connaître un arrêt des exportations des pays d'Amérique latine, on pourrait avoir du mal à s'alimenter. Il faudrait mener une réflexion plus stratégique plutôt que de se focaliser sur la croissance économique au prix de notre souveraineté.

Quelle est la portée géopolitique et commerciale d'un tel traité, tant pour l'Union européenne que pour le Mercosur, dans un contexte géopolitique marqué par un retour du protectionnisme, notamment aux États-Unis ?

Je pense que c'est une des raisons pour lesquelles on veut absolument signer ce traité dans les pays du Nord comme l'Allemagne. Alors que les frontières se ferment en Chine et aux États-Unis, les industriels européens ont besoin de trouver des débouchés. Ils tentent de contrecarrer le protectionnisme en développant des traités de libre-échange. Deux modèles s'affrontent. Le modèle néolibéral européen d'un côté ; de l'autre, des empires qui ont une vision très différente des rapports internationaux, et qui n'hésitent pas à restreindre leurs exportations de produits stratégiques : les terres rares de Chine ou le pétrole des États-Unis. Insensible à ce nouveau contexte, l'Europe continue de vouloir construire une « mondialisation heureuse » alors que la plupart des pays du monde en sont revenus.

Estimez-vous, à l'instar de nombreux opposants au traité, que ceci va accroître la concurrence entre travailleurs européens et latino-américains  ?

L'idée des Européens est de prendre des parts de marché dans l'industrie automobile, dans le luxe, dans le vin, car les pays latino-américains ne sont pas compétitifs dans ses secteurs. Inversement, le  Mercosur pourra s'imposer dans d'autres secteurs où il a l'avantage.

Le problème n'est donc pas tant la concurrence entre les travailleurs que la disparition des secteurs sacrifiés. Si on se spécialise, cela signifie qu'on délègue une partie de la production à nos partenaires commerciaux. L'élevage ne disparaîtra pas entièrement car il restera des quotas d'importation. Mais nombre d'éleveurs devront s'adapter ou disparaître. Par exemple, les éleveurs du Mercosur exporteront en Europe les parties des bovins les plus rémunérateurs. Ils seront achetés à prix cassé par la restauration collective et l'agro-industrie. On a déjà vu ce phénomène avec le mouton néo-zélandais. Il y aura une diminution des débouchés, et donc des suppressions d'emplois. Et cela ne touchera pas que les élevages ; cela concernera aussi les abattoirs et toute la filière viande, voire la filière lait. De plus, certains produits importés des pays du Mercosur risquent d'être exportés déjà transformés, ce qui pénalisera l'agro-industrie.

Dans quelle mesure l'adoption du traité pourrait tirer vers un moins-disant social et environnemental ?

La logique du moins-disant est au cœur de tout accord de libre-échange ! Le libre-échange intensifie la concurrence entre tous les pays et tend à harmoniser par le bas les normes sociales et écologiques. Par exemple, on dit souvent, et à juste titre, que l'accord avec le Canada (CETA) n'a pas eu d'effet catastrophique pour l'agriculture française. Mais il a aussi empêché l'interdiction du glyphosate, car cela aurait pénalisé la production européenne par rapport à la production canadienne. Les accords de libre-échange engendrent un effet « cliquet ». Ils empêchent toute nouvelle mesure sociale ou écologique au nom de l'atteinte à la compétitivité. C'est vrai en Europe comme chez ses partenaires commerciaux. En signant l'accord avec le Mercosur, on va donc renforcer les résistances aux politiques sociales et écologiques. Ainsi, quand on évoque le « coût » des retraites c'est bien parce qu'il devient impossible d'augmenter les cotisations sociales en raison de l'impératif de compétitivité auquel l'économie est confrontée. Avec les traités de libre-échange, les normes sociales et écologiques ne peuvent plus s'ajuster par le haut.

Propos recueillis par Jonathan Baudoin