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DROIT DU TRAVAIL

Pédagogie de rue et « Casa Rider » : en Italie, les recettes du syndicat CGIL pour défendre les coursiers à vélo

18 février 2026 | Mise à jour le 18 février 2026
Par | Photo(s) : CGIL NIdiL Florence
Pédagogie de rue et « Casa Rider » : en Italie, les recettes du syndicat CGIL pour défendre les coursiers à vélo

La Casa Rider à Florence.

De la rue aux tribunaux, en passant par les maisons des livreurs, la Confédération générale italienne du travail (Confederazione Generale Italiana del Lavoro, CGIL) fait avancer les droits des coursiers à vélo avec ses fédérations. La NIdiL de Florence, qui s'est concentrée sur l'organisation des livreurs immigrés, majoritaires dans la ville, est une référence dans ce domaine en Italie.  

La mise sous contrôle judiciaire de la filiale italienne de l’entreprise espagnole Glovo, ordonnée le 9 février par le parquet de Milan, pourrait marquer un tournant dans les conditions de travail des ciclofattorini (coursiers à vélo en VF), dits aussi riders. L’enquête a constaté que ses près de 40 000 livreurs de repas (des immigrés pour la plupart) perçoivent des rétributions très en dessous du seuil de pauvreté, contre un temps de travail pouvant dépasser dix heures par jour. Et que, malgré leur statut d'indépendant, leur labeur totalement géré par la plateforme prouve une relation de subordination aux antipodes de ce statut. En conséquence, un administrateur judiciaire veillera à la régularisation de ces riders et au respect du droit du travail par l'entreprise. 

Les trois fédérations de la Confederazione Generale Italiana Del Lavoro (CGIL), NIdiL (qui représente essentiellement les indépendants et les intérimaires), Filcams (tertiaire, tourisme, services) et Filt (transport), qui défendent les droits de ces travailleurs, se sont réjouies de l'action du parquet. Unies sous une régie confédérale, elles ont promu et coordonné des recours en justice individuels et collectifs remportant de nombreuses victoires du Nord au Sud du pays. De la reconnaissance de la subordination à la reconnaissance de la discrimination algorithmique en passant par la pleine applicabilité des droits syndicaux.

Une jurisprudence sur laquelle s'appuie aussi l'ordonnance du parquet de Milan. Mais l'intervention judiciaire a posteriori sur des cas spécifiques ne pouvant s'appliquer à tous les travailleurs, les syndicats réclament une « réglementation préventive » du secteur, à partir de la transposition de la directive européenne sur le travail des plateformes qui prévoit la présomption de salariat, la transparence algorithmique et de nouveaux droits. 

La NIdiL de Florence montre la voie

Mattia Chiosi, secrétaire organisationnel de la NIdiL de Florence, responsable local et régional des questions liées au travail des riders, indique : « L‘action du parquet suit les revendications que nous avons formulées au fil des ans, depuis la protection sociale jusqu’au salaire horaire, car aujourd’hui, seule la livraison est rémunérée, le reste du temps employé à effectuer cette tâche, lui, n’est pas payé. ».

Sur le terrain depuis 2020, il a vu l'arrivée massive des travailleurs immigrés dans ce secteur, pendant le Covid 19, au moment de l’explosion des livraisons à domicile en Italie. Entre 2022 et 2023, les travailleurs originaires d’Asie du Sud et d’Afrique subsaharienne et orientale constituent déjà la majorité des ciclofattorini à Florence. Ce qui impose un changement de stratégie syndicale : « Dans un premier temps, le nombre d’étudiants parmi les riders était important, et le secteur était fortement marqué par des grèves. Quand les travailleurs immigrés, plus vulnérables au chantage économique, sont devenus prépondérants, elles se sont raréfiées », explique Mattia Chiosi.

Les livreurs remportent tout de même quelques victoires collectives au fil des ans, mais celles-ci sont temporaires ou partielles. Ainsi, en 2021, après une grande mobilisation, la plateforme Just Eat conclue un accord avec les syndicats. Pour garder l'ensemble des travailleurs, le contrat, qui reconnaît le lien de subordination à la plateforme, limite le temps de travail à dix heures par semaine dans grand nombre de cas. Mais ce plafonnement provoque la fuite de nombreux ciclofattorini immigrés… vers d'autres plateformes. La NIdiL intensifie alors son activité dans la rue auprès de ceux-ci : « Quand ils nous disaient préférer un statut d'indépendant pour travailler davantage et gagner plus, au lieu de leur dire qu’ils se trompaient, nous les avons interrogés sur leurs raisons de préférer ce statut à celui leur garantissant plus de sécurité et de protection sociale. Bref, au lieu de leur faire la leçon, nous avons appris de leur expérience. Résultat : grâce à une action basée sur l'analyse quotidienne de leurs besoins, nous sommes aujourd’hui la fédération avec le plus de riders parmi ses membres, et l'organisation territoriale avec le plus d'inscrits ». Une référence aussi pour les autres syndicats : « Aujourd’hui, je reçois des appels de toute l’Italie, et nous partageons les outils que nous avons développés avec tous, afin de leur permettre d'agir plus rapidement avec les travailleurs migrants et les plateformes numériques ». 

Casa Rider un nouveau rempart syndical

En partenariat avec d'autres associations locales, les fédérations de la CGIL ont ouvert des espaces d'accueil et représentation pour les ciclofattorini : à Pérouse en 2020, Naples en 2021, La Spezia et Gènes en 2022, Turin et Palerme en 2023, Livourne en 2024. Casa Rider, la maison des livreurs de Florence a ouvert ses portes en février 2025, celle de Bologne le mois d'après, d'autres sont en création à Arezzo, Ferrara et Messina. Et les luttes peuvent converger. Ainsi, à Florence, le syndicat collabore avec d’autres associations de solidarité avec les migrants, autour des questions sur le droit d'asile, le permis de séjour, le logement, par exemple.

Casa Rider est ouverte du lundi au vendredi, quatre à cinq heures par jour, les ciclofattorini y passent pour faire une pause, recharger leur batterie, attendre une commande, réparer leur vélo… mais ils viennent aussi pour suivre des formations, et surtout y obtenir de l'aide pour les litiges les opposant aux plateformes, le plus souvent liés à la désactivation des comptes (un licenciement sans préavis ni procédure contradictoire). « Après nos mobilisations, actions en justice et négociations, nous avons désormais un canal direct avec Deliveroo et Glovo pour résoudre les problèmes individuels », précise Mattia Chiosi.  

Cette dynamique nouvelle s’illustre même sur le terrain culturel. Comme le montre cette vidéo officielle de Signor Padrone d’Alessandro Sipolo, véritable hymne des coursiers – montrant les images de mobilisations organisées par la NIdiL – qui met à jour le chant populaire Saluteremo il signor padrone.

Vers la fin de « l'esclavage numérique » ?

Le 5 février, la CGIL et la NIdiL ont présenté à Florence l'enquête nationale sur les conditions de travail des livreurs de repas à velo, réalisée par la NIdiL entre 2024 et 2025, sur un échantillon de près de 500 ciclofattorini dans tout le pays. Voici le portrait-robot que l’étude dresse de ces derniers : jeunes et immigrés pour la plupart, ils travaillent jusqu'à dix heures par jour, plus de la moitié en tant qu’ « indépendants » pour plusieurs plateformes, Deliveroo et Glovo en tête. Près de 60 % déclarent percevoir une rétribution comprise entre 2 et 4 € par livraison. Des données qui se recoupent avec celles de l'enquête du parquet de Milan. La concomitance en quelques jours des deux enquêtes serait-elle le signe que les temps sont mûrs pour changer le modèle du travail sur plateforme numérique ? 

La transposition de la directive européenne avant la fin de l'année serait un pas décisif en cette direction. Car un cadre normatif du secteur est indispensable, rappelle Mattia Chiosi : « Si demain nous parvenons à conclure des accords collectifs avec Deliveroo ou Glovo, rien n'empêche un troisième acteur d'appliquer un contrat de travail autonome, à moins qu'une norme l'interdisant soit déjà en place. ». Mais, prévient-il, il faut aussi que tous les syndicats prennent en compte les besoins des travailleurs migrants dans ce secteur et ailleurs : « Nous devons tout mettre en œuvre pour les représenter, car ce sont eux qui, plus que tous, ont besoin d’intégrer un système démocratique et une démocratie au travail. Si nous les perdons, ils seront le maillon faible à partir duquel les entreprises feront mordre le bitume aux droits des travailleurs, c’est-à-dire les conquêtes d’une autre époque.» 

Giannina Mura