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droit des femmes

8-mars : quand les travailleuses font bouger les lignes, en 5 grèves emblématiques

8 mars 2026 | Mise à jour le 6 mars 2026
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8-mars : quand les travailleuses font bouger les lignes, en 5 grèves emblématiques

Rachel Keke, figure de proue des travailleuses de l'Ibis.

Souvent oubliées dans l’histoire, y compris ouvrière ou syndicale, les femmes ont pourtant été les premières à être discriminées et à se mobiliser pour défendre leurs droits, et leurs conditions de travail. Retour à l’occasion de la journée internationale des droits des femmes ce dimanche 8 mars sur cinq mobilisations féminines et féministes emblématiques qui ont fait bouger les lignes.

Le monde du travail a connu de nombreux mouvements sociaux exclusivement menés par des femmes. Des transbordeuses aux employées de l’hôtel Ibis des Batignolles, retour sur ces travailleuses qui ont su bousculer l’ordre patronal… et patriarcal.

1906 : La grève des transbordeuses de Cerbère, la première grève 100% féminine de France

Roussillon, début du XXe siècle. La ville de Cerbère dans les Pyrénées-Orientales connaît un développement économique très important grâce au développement du fret ferroviaire depuis la fin du 19e siècle. D'Espagne, ce sont majoritairement des agrumes qui transitent par la gare de la ville, mais il y a un couac ! La largeur des rails est de 1 mètre 43 en France contre 1 mètre 66 en Espagne. Quelques centimètres qui vont empêcher les trains en provenance d'Espagne de circuler du côté français et qui vont rendre nécessaire l'embauche de plusieurs centaines de femmes pour décharger les wagons de marchandise d'un train à un autre.

Jugées plus délicates et donc plus à même de ne pas abîmer les fruits, ce sont exclusivement des équipes féminines qui vont se relayer durant des journées de plus de dix-sept heures, payées au lance-pierre. Elles ne gagnent que 75 centimes par wagon déchargé, ce qui est peu, mais toujours plus que ce qu'elles pourraient gagner en travaillant dans les champs. Et surtout, c'est assez pour s'affranchir de leurs maris.

Or, en 1906, cela fait trois ans que les transbordeuses se sont révoltées pour une augmentation de quelques centimes. Augmentation qui n'est jamais arrivée. Alors, las d’attendre plus longtemps, elles décident de bloquer la gare pendant 24 heures, obligeant les entreprises en charge du transit à accepter leurs revendications. Cette mobilisation qui prend de cours tout le monde leur permet d’avoir gain de cause et de se rendre compte du rapport de force qu’elles peuvent instiller. Après quoi, elles se constituent en syndicat, affilié à la CGT, et c’est Catherine Courtiade qui préside alors cette première organisation syndicale composée uniquement de femmes.

En face, par crainte d'autres mouvements de contestation, les entreprises transitaires fondent un syndicat « jaune » concurrent, qui regroupe un peu moins d'un tiers des travailleuses. Loin de décourager les transbordeuses, ces dernières décident de continuer le blocus, au point de créer un incident diplomatique avec l'Espagne. George Clémenceau, alors ministre de l’Intérieur, envoie l'armée réprimer le mouvement, mais une fois sur place, les soldats refusent de charger les femmes. Malgré l'arrivée de casseurs de grève, engagés par la suite par les patrons des entreprises transitaires, les femmes continuent le combat jusqu'à ce que le sous-préfet, las, demande à ce qu'on accède à leurs demandes. Au bout d’un an de mobilisation acharnée, la mobilisation syndicale est victorieuse, et les femmes acceptent de retourner au travail.

1917 : Les « folles de la poudrerie » ou les grèves féminines des munitionnettes en temps de guerre

De la Première Guerre mondiale, les livres d'histoire auront surtout inscrit dans la mémoire collective l'héroïsme des soldats, des « Poilus », dans la défense du pays. Mais quid des femmes, notamment de celles travaillant dans le secteur de l'armement, et sur qui reposait l'essentiel de l'effort de guerre ?

En l'absence de main-d'œuvre masculine, réquisitionnée pour l'immense majorité sur le front, la Grande Guerre a favorisé la féminisation du marché du travail. Contexte oblige, plusieurs secteurs réputés masculins comme la fabrication d'armes et de munitions ont vu leurs effectifs se féminiser fortement. Ces nouvelles ouvrières, que l'on appelle les « munitionnettes », sont environ 15 000 en juin 1915. On en compte 684 000 deux ans plus tard.

En période de guerre, c'est la défense du pays qui guide la production et les conditions de travail. Les règlementations sociales sont pour la plupart ignorées, ce qui oblige les femmes à travailler d'arrache-pied pendant des journées de 14 heures, avec une cadence infernale, tout en étant exposées à des produits toxiques. Si le secteur de la défense rémunère mieux que d’autres, les femmes y gagnent tout de même moins que les hommes. Un hiatus de l'ordre de 18 à 30 % à poste équivalent. En juillet 1915, au sein de la CGT, une fraction minoritaire, autour de Louise Saumoneau, Hélène Brion et Pierre Monatte, directeur du journal La Vie Ouvrière, forme un « Comité intersyndical d'action contre l'exploitation des femmes », pour encourager les ouvrières à se défendre, en particulier contre « l'avilissement des salaires ». Malgré cela, les femmes restent le plus souvent reléguées au second plan de la plupart des structures syndicales existantes,  et sont contraintes de créer leurs propres organisations, pour faire valoir leurs droits.

Les mobilisations qu’elles entament sont mal perçues par l'opinion publique, comme en témoigne des lettres envoyées à l’époque au préfet de Toulouse demandant de réprimer dans la violence les « folles de la Poudrerie qui font grève au moment où tout Français doit faire des sacrifices pour la patrie ».

Au même moment, les « midinettes », travailleuses dans l'habillement, se mettent elles aussi en grève, notamment pour une revalorisation de leur salaire. En 1915 commence alors un mouvement de grève féminin global qui va s'amplifier l'année suivante, obligeant le patronat à accéder aux demandes de ces très nombreuses travailleuses. En France, en 1918, rien qu'en région parisienne, ce sont plus de 100 000 grévistes qui sont recensés, en écrasante majorité des femmes.

Malgré cette mobilisation historique, les retombées resteront limitées dans les années qui suivent. À peine deux jours après la signature de l'armistice qui met fin aux combats sur le front occidental, le 11 novembre 1918, le ministre de l'Armement Louis Loucheur fait paraître une circulaire dans laquelle il invite les 430 000 femmes travaillant dans les usines de guerre à reprendre leurs occupations d'avant-guerre afin de céder la place aux combattants revenus du front.

1924 : Les Penn Sardin de Douarnenez, une grève chantante et victorieuse

Il aura fallu 46 jours aux 2000 grévistes de Douarnenez, des ouvrières des conserveries de sardines pour la plupart, pour obtenir l'augmentation tant attendue de leurs salaires. Il faut dire que quelques années après la Première Guerre mondiale, l'inflation galope en France. En dépit du retour des hommes du front, beaucoup de femmes ont continué à travailler afin de nourrir un foyer où le mari est tantôt mort au combat, tantôt revenu blessé. Les ouvrières de Douarnenez surnommées les « Penn Sardin » (« têtes de sardines », en breton), travaillent alors dans des conditions éprouvantes : cadences infernales, travail dans le froid, debout, de nuit … À l'époque, ces femmes gagnent 0,80 franc de l'heure, soit le prix d'un litre de lait, et elles réclament une augmentation de 20 centimes. Au même moment, en région parisienne, le salaire d'embauche des ouvrières non qualifiées est de 1,50 franc de l'heure, pour comparaison. Alors pour survivre, certaines restent au travail jusqu’à 80 ans, quand d'autres s'engagent à l'usine dès 10 ans. « À cet âge-là, on restait jusqu'à minuit, ou même 1 heure du matin », témoigne l'une d'entre elles dans le livre d'Anne-Denes Martin, Les ouvrières de la mer. Histoire des sardinières du littoral breton (L'Harmattan, 1994).

Le 21 novembre, tout commence quand une centaine de travailleuses et travailleurs de l'usine métallurgique Carnaud, qui fabrique des boîtes de conserve pour les sardineries, décident de faire grève. Alors que la CGT a connu une scission quelques années auparavant, en 1921, c'est la Confédération générale du travail unitaire (CGTU), regroupant alors des militants communistes et anarchistes, qui envoie des renforts à Douarnenez. Théo Bernard, doctorant en histoire contemporaine et auteur d’un mémoire sur ce mouvement souligne que « le comité de grève et les militants communistes réussissent le tour de force de faire reconnaître nationalement la légitimité de la grève et des revendications ouvrières, y compris par des journaux particulièrement hostiles à la classe ouvrière et ses luttes. Ils portent le débat au Parlement, font pression sur les radicaux qui sont alors ministres du Travail et de l'Intérieur pour qu'ils prennent en charge des démarches de sortie de crise. »

« Saluez, riches heureux, ces pauvres en haillons / Saluez, ce sont eux qui gagnent vos millions » chantent les travailleuses, jour après jour. Face à leur détermination, les patrons des sardineries de Douarnenez décident – comme la plupart du temps en pareil cas à l’époque – d'engager des briseurs de grève. Ces derniers vont alors se mettre à terroriser et à intimider les grévistes et leurs soutiens. La situation leur échappe cependant lorsque, à la suite d’une rixe, ils tirent sur Daniel Le Flanchec, maire communiste de la bourgade. Si le maire survit à cette attaque, l'indignation ouvrière, elle, est extrêmement forte. Les patrons sont discrédités au niveau national, et finissent par céder le 6 janvier alors que le préfet menace de porter plainte contre eux. Après quarante-six jours de grève, les Penn Sardin obtiennent un salaire horaire à 1 franc, le paiement de toutes les heures de présence, la majoration des heures supplémentaires et l'abandon des sanctions envers les débrayeuses.

1968 : un besoin de réduction du temps de travail chez les femmes des Chèques Postaux

Alors que 1968 a profondément marqué le monde ouvrier et l’ensemble de la société en France, aux Chèques Postaux, cette année-là représente un véritable tournant pour les employées. Cette branche de la Poste française connaît pour l’époque, l'un des taux d'emplois féminins les plus élevés du pays avec quelques 12000 femmes recensées dans sa force de travail. En service de jour, les seuls hommes qui officient sont cadres, le reste des effectifs est féminin à 95%. Alors que la semaine de travail de l'époque est de 42 heures et demie, ces salariées se battent depuis plusieurs années pour que l'on reconnaisse la pénibilité de leur profession, et qu'elles obtiennent de ce fait une réduction de leur temps de travail. L'idée n’est même pas pour ces femmes et ces mères de s'adonner aux loisirs sur leur temps de repos, mais davantage d'avoir « la possibilité de faire leur double journée de travail en se crevant un peu moins : faire la lessive le samedi au lieu du dimanche ». Le 18 mai, au beau milieu des événements partis des milliers étudiants vite étoffés par les travailleurs, la grève démarre par une immense assemblée générale à la prise de service, provoquée par le départ en grève des 500 hommes qui travaillaient alors de nuit. Le mouvement entraîne le blocage des deux millions de comptes gérés par l'organisme.

Après plusieurs semaines de grève, les femmes obtiennent une réduction de 3h15 de leur temps de travail hebdomadaire : une baisse qui leur libère un samedi sur deux. Elles font de surcroît valoir le paiement intégral de leurs journées de débrayage, ainsi qu'une revalorisation des salaires et un doublement de leur prime de rendement.

Invisibilisées dans leur lutte, au profit de figures masculines, et reléguées à des tâches ingrates pendant les mobilisations, l'obtention de meilleures conditions de travail dans le secteur n'aurait pourtant pu se faire sans l'implication de ces travailleuses. Pour beaucoup d'entre elles, c’est alors une première expérience de politisation réussie. C’est aussi l'occasion pour ces femmes de développer et imaginer des modes de luttes émancipés du cadre masculin de la grève classique : autour de formes de protestation plus artistiques (avec la valorisation et la création de banderoles et de poèmes notamment).

2019 : l'historique grève des femmes de chambre de l'Ibis Batignolles

Nous sommes le 17 juillet 2019, devant l'entrée de l'hôtel Ibis Batignolles, dans le 17e arrondissement de Paris. Elles ne le savent pas encore, mais les 20 femmes de chambre qui entament leur grève ce jour-là se lancent dans une lutte acharnée qui va durer près de deux ans, devant le deuxième plus grand hôtel Ibis de France. En charge du ménage des 706 chambres de l'hôtel, la société de nettoyage STN, sous-traitante du géant de l'hôtellerie Accor, mène la vie dure à ses employées.

Alors, lorsque celles-ci déposent un préavis de grève illimitée, Rachel Keke, figure de proue du mouvement, et ses collègues, souhaitent dénoncer leurs salaires « déplorables », des conditions de travail « infernales » et obtenir la reconnaissance de leur « dignité de travailleuses ». Elles demandent la fin de la sous-traitance, qui a pour conséquence notamment d'échelonner leur rémunération sur le nombre de chambres nettoyées, et non en volume horaire.

Après 22 mois de grève, un protocole d'accord est négocié entre la CGT des hôtels de prestige et économiques (CGT-HPE), AccorInvest, la foncière immobilière d'Accor, et STN, le sous-traitant du nettoyage employeur des salariés. Elles obtiennent notamment une baisse des cadences imposées, des augmentations de salaires de 250 à 500 euros par mois, notamment. Si elles n'obtiennent pas l'intégration au groupe Accor, le propriétaire de l'Ibis, la lutte de ces femmes est tout de même devenue un symbole de ténacité. Pas même la crise du Covid, ni la mise en pause de l'activité hôtelière, et encore moins le chômage partiel ne sont venus à bout de leur volonté de mener à bien ce combat pour de meilleures conditions de travail.

Au son des casseroles sur lesquelles elles frappaient pour se faire entendre, les 20 salariées à avoir mené le mouvement à son terme se situaient au croisement des oppressions de classe, de race et de genre. Ces 20 femmes issues de l'immigration africaine, souvent considérées par leurs patrons comme une main-d'œuvre silencieuse et exploitable à merci, ont réussi à faire plier un groupe dont la capitalisation boursière atteint 10,7 milliards d'euros en 2026.

À la suite de cette mobilisation, Rachel Keke est investie par La France insoumise et se porte candidate aux élections législatives de 2022 dans la septième circonscription du Val-de-Marne. Elle remporte l'élection et reste députée jusqu'à la dissolution en 2024. Dans un entretien accordé à StreetPress, elle a annoncé travailler actuellement sur la création d'une association pour « rendre visibles les invisibles », selon ses mots.