9 mars 2026 | Mise à jour le 9 mars 2026
Les personnes en surpoids sont toujours discriminées dans le monde du travail. À l'embauche mais pas seulement. Tout au long de la vie en entreprise, la société leur rappelle qu’elles n’ont pas « le physique de l'emploi ».
« Mon premier emploi était dans un centre d’appel », se souvient Noémie. « Une de mes managers faisait beaucoup de remarques sur mon physique. Elle critiquait mes fesses, me donnait des surnoms. Dès que je la croisais dans les couloirs, elle se plaquait contre les murs en disant que j’avais besoin de place pour passer. Une collègue m’a fait remarquer que ce n’était pas normal. » Cet exemple reflète une discrimination concernant de nombreuses personnes en France : la grossophobie. Remarques intrusives, humiliations, obstacles matériels… Celle-ci nuit gravement à la vie professionnelle. Et ce, dans l’indifférence.
La grossophobie dans la loi
Traduction du terme américain « fatphobia », la grossophobie entre dans le Robert en 2019, ainsi définie : « attitude de stigmatisation, de discrimination envers les personnes obèses ou en surpoids ». Le mot n’existe pas dans le code pénal, mais depuis 2001 l’article 225-1indique que « constitue une discrimination toute distinction opérée entre les personnes physiques sur le fondement […] de leur apparence physique ». Le baromètre sur la perception des discriminations dans l'emploi, justement intitulé « Le physique de l'emploi », du Défenseur des droits et de l’Organisation Internationale du Travail publié en 2016 révèle que les femmes grosses sont quatre à huit fois plus touchées par les discriminations en question que celles à la corpulence standard, et les hommes gros trois fois plus que les autres. Or, ce phénomène est d’autant plus massif qu’il ne rencontre, pour ainsi dire, que l’impunité. La décision-cadre du Défenseur des droits de 2019 confirme que la discrimination à l’apparence physique, qui ne concerne pas que la grossophobie, fait peu l’objet de poursuites. Questionnée à ce sujet, l’union départementale de la CGT Ille-et-Vilaine répond n’avoir « à notre connaissance, pas de cas de discrimination grossophobe à gérer ».
La faute à des lois trop peu adaptées ou plutôt à l’absence de texte spécifique ? Dans son essai Dix questions sur la grossophobie (Libertalia, 2024) Daria Marx – également autrice de Gros n’est pas un gros mot : chroniques d’une discrimination ordinaire – estime que l’apparence physique est « un raccourci trop large pour permettre de circonscrire clairement la grossophobie ». Elle pointe plusieurs exemples de jugements sous le seul angle du harcèlement moral au travail. Pourtant des propos comme « Bientôt, vous ne pourrez plus prendre l’ascenseur, il vous faudra un monte-charge » ou « Vous ne pourrez plus passer par la porte » sont des insultes ciblant bien la corpulence. Le député Romain Daubié (Les Démocrates) dépose fin septembre 2025 une proposition de loi visant à reconnaître la grossophobie comme discrimination à part entière.
Une discrimination aux multiples visages
« À la sortie de mes études, je postule à un service civique dans une association sportive comme chargée de communication », raconte Laure. « La personne qui souhaite me recruter me rappelle, très gênée, pour m’expliquer que son collègue refuse ma candidature. Avoir une grosse dans un club de sport ce n’est pas vendeur. » Cette entrée brutale dans le monde du travail est le début d’une longue liste emblématique de la grossophobie au travail. « Quand on ne rentre pas dans la tenue d’entreprise il y a deux options : ne pas le porter et passer la journée à justifier qu’on fait bien partie de l’équipe, ou le porter et se sentir ridicule dans un vêtement trop petit. » Les commentaires sur son repas, qu’elle esquive parfois en sortant manger seule. Les sièges trop étroits. Esquiver certaines activités d’équipe, les photos et les vidéos professionnelles. « Se voir proposer de faire 40 kilomètres à vélo pour venir travailler quand on demande le remboursement de ses frais. Proposition jamais faite aux autres. »
Ces vexations quotidiennes reposent de surcroît sur des perceptions et des biais psychologiques profondément ancrés. La sociologue Solenne Carof écrit dans Grossophobie (Maison des sciences de l’homme, 2021) que les employeurs considèrent les personnes grosses comme « moins consciencieuses, plus émotives et moins travailleuses », voire moins intelligentes. Elle souligne que « les discriminations professionnelles dépendent aussi du type d'emploi recherché ». Les hostilités subies par Laure dans des postes à responsabilité se retrouvent moins chez les agents d’entretien, par exemple. Mais aucun secteur professionnel n’épargne les personnes les plus grosses.
Un problème bien français
« Dans les comparaisons internationales on sait que les Français sont particulièrement grossophobes, de même qu’ils n’aiment pas les seniors », interpelle le sociologue Jean-François Amadieu, directeur de l’Observatoire des discriminations. Ce qui se traduit forcément dans la façon dont on recrute et traite les gens au travail. «Il ne peut pas y avoir de miracles. » Les critères de corpulence, d’âge et d’origine sociale ne sont d’ailleurs pas testés par les entreprises ni les pouvoirs publics, alors qu’ils se croisent souvent. « On en revient toujours à la règle classique de ce qui est beau est bien. Être plus gros dans les standards actuels c’est être moins beau, et donc moins bien. Donc même pour un poste sans contact avec la clientèle on ne vous prend pas », poursuit-il. D’autant plus qu’en France, on continue de recruter via des CV avec une photo ou pire, une vidéo. Or, le sociologue rappelle qu’on peut faire passer des entretiens par téléphone pour que le physique ne rentre du tout en compte : « Quelles grandes entreprises ont eu le courage de refuser ça ? »
« Quand j’ai publié Le poids des apparences en 2002 », (Odile Jacob), ouvrage de référence sur la beauté comme outil de réussite sociale, « en dehors des magazines féminins tout le monde s’en foutait. Ce n’est pas un sujet sérieux, ces questions de grossophobie », regrette Jean-François Amadieu.
Près d’un quart de siècle plus tard cette discrimination est davantage connue dans la population. Certes… mais il reste encore beaucoup à faire pour la faire reconnaître. Et, avec l’émergence de nouveaux moyens de mincir, la tendance à la culpabilisation pourrait même encore s’accroître. « Plus les années passent plus il y a des manières ni trop coûteuses ou invasives de maigrir ou cacher les signes de vieillesse. On va considérer que c’est à vous de faire le nécessaire, que c’est un peu de votre responsabilité. » Au-delà des entreprises, c’est toute la société qui doit changer de regard sur les personnes grosses.