12 mars 2026 | Mise à jour le 12 mars 2026
En se vernissant les ongles et en dénonçant les insultes homophobes dont il est la cible, Borja Iglesias s'impose comme l'une des rares voix militantes du football professionnel. Mais derrière ce geste symbolique, son engagement révèle surtout l'ampleur d'un problème structurel… Et dans un milieu marqué par des traditions virilistes, les initiatives individuelles demeurent insuffisantes pour s’attaquer en profondeur à l'homophobie qui l'empoisonne.
Le footballeur espagnol, Borja Iglesias, buteur du club de Celta Vigo, est régulièrement la cible d'insultes homophobes depuis qu'il a pris l'habitude de se vernir les ongles en noir. Si ce geste esthétique était avant tout une marque de soutien au mouvement Black lives matter, après la mort de George Floyd aux États-Unis en 2020, l'attaquant ne craint pas de s’engager également dans la lutte contre l'homophobie et les discriminations en général. « Me faire traiter de « pédé », je ne le considère pas comme une insulte. Quand un type balance ça, je me dis que je serais bien plus heureux d’être « pédé » que d’être comme lui, plein de haine, à n’avoir rien d’autre à faire qu’insulter à la fin d’un match », confie-t-il dans un entretien pour l'Équipe.
Ce n’est pas la première fois que le joueur met ses convictions en pratique. Avant de dénoncer le génocide à Gaza, il s'était retiré de sa sélection nationale en août 2023 après que le président de la Fédération espagnole de football, Luis Rubiales, qui avait embrassé une joueuse de force, a refusé de démissionner. Bref, Borja Iglesias incarne décidément l’une des rares figures de footballeur militant. Un courage salutaire… Mais vraiment décisif ?
De vieilles idées
« Le milieu du sport peut être très compliqué et les joueurs peuvent le faire bouger, évidemment que ça viendra d'eux j'en suis convaincu » estime Yohann Lemaire, membre de l'association Foot Ensemble, qui organise des formations de sensibilisation contre l’homophobie dans les clubs professionnels et amateurs. « Il y a de la masculinité toxique, certaines éducations, certaines traditions, mais c'est aussi une interprétation particulière de la compétition : l'idée qu'il faudrait être dur, fort, un homme viril et sans pitié. Ce sont de vieilles idées. Quand il y a un joueur comme Iglesias qui arrive et qui casse les codes, ça fait du bien. Ça montre l'exemple et ça prouve qu'on peut jouer au foot et quand même être intelligent et citoyen. »
Le problème, c’est que dans un sport aussi aseptisé que le football, il est d’autant plus difficile pour les joueurs de s'engager, à cause de l'idée enracinée que leur rôle ne serait que de jouer, pas de prendre la parole. « Des supporters ont pu dire ça, même des ministres. Les joueurs eux-mêmes, quand ils sont victimes de discrimination, ont tendance à ne pas s'exprimer ni à porter plainte, persuadés que ce n'est pas leur place », poursuit Yohann Lemaire.
Des initiatives individuelles limitées
Une culture également sous-tendue par des enjeux économiques importants qui instaure une sorte de politique du silence. « Les clubs peuvent demander officieusement aux joueurs de dissimuler leur homosexualité jusqu'à la fin de leur carrière, pour des raisons de communication. Sur 1 200 footballeurs professionnels en activité actuellement en France, aucun ne se reconnaît comme homosexuel ou appartenant à la communauté LGBT. Même statiquement c'est très improbable » relève Nicolas Kssis-Martov, journaliste sportif notamment pour So Foot.
Au-delà, si le journaliste salue l'engagement de Borja Iglesias, il s'avoue sceptique sur la capacité de ce genre d'initiative individuelle à véritablement transformer en profondeur le milieu. « C’est forcément inspirant de voir un homme comme lui assumer sa position. Mais il y a des limites à cet exercice. Ça demeure impossible pour un joueur pro d'assumer son homosexualité. Iglesias peut soutenir la cause mais il n'est pas homosexuel, comme Antoine Griezman avait pu le faire dans L'Équipe. » Borja Iglesias avoue d'ailleurs dans ce même journal qu'il aurait beaucoup plus de difficulté à soutenir ses positions s'il n'était pas par ailleurs en train de livrer de bonnes performances dans le club galicien.
Un chantier d'envergure
Il faut dire que l'homophobie est profondément ancrée et commence dès le plus jeune âge. « C’est un monde ultra compétitif, ultra capitaliste. La concurrence permanente entre eux depuis qu’ils sont au centre de formation, entre garçons, favorise la violence. Et se concentrer sur les positionnements de quelques footballeurs médiatisés, c'est mettre de côté les responsabilités des clubs, des fédérations, des institutions, qui ont un rôle à jouer pour amener un changement positif », diagnostique Nicolas Ksiss-Martov.
Quelques lignes bougent tout de même selon Yohann Lemoine. Celui-ci raconte l'impact positif des stages qu'il mène avec l'association Foot Ensemble, et salue une bonne volonté de la part de la ligue de football professionnel (LFP). « Ils nous ouvrent les portes, ils insistent auprès des clubs pour qu’on travaille avec les jeunes et les joueurs pros. Là, par exemple, on a fait Auxerre il n’y a pas longtemps. »
Éradiquer la tradition homophobe du football reste un chantier d'envergure, alors qu'une étude flamande révèle qu'en 2023, l'homophobie a progressé chez les jeunes, qui sont 18 % à estimer qu'une agression homophobe est acceptable, contre seulement 7 % en 2018. Pour Nicolas Ksiss-Martov : « Le football a tendance à tout exacerber. Sur l'homophobie, il met la loupe sur un phénomène qui reste en réalité massif à l'échelle de toute la société. »