24 mars 2026 | Mise à jour le 23 mars 2026
Au soir du second tour des municipales, les responsables du Rassemblement national revendiquaient tous une « percée » historique. Pourtant, avec 63 mairies remportées, dont l'écrasante majorité dans des villes de moins de 50 000 habitants, la formation semble davantage se consolider dans ses bastions que convaincre au-dehors.
Une « immense victoire » pour Marine Le Pen, « la plus grande percée de toute son histoire » pour le Rassemblement national selon Jordan Bardella… Au lendemain des élections municipales, les cadres du parti d'extrême droite se frottaient les mains. Pourtant, leurs scores relèvent davantage de la petite déception pour une formation politique qui se voit en tête de l'élection présidentielle dans un an que du triomphe.
Parmi les chercheurs et spécialistes de l'extrême droite, ils sont en effet plusieurs à relativiser cette progression électorale. Christelle Lagier, maîtresse de conférences en science politique à Avignon Université, en fait partie. Elle réfute l'idée d'une « percée électorale », qu'elle rappelle être un élément de langage utilisé en premier lieu par le RN, et qui a ensuite été « énormément repris » par les médias. Pour elle, il est plus juste de parler de « consolidation ». Un constat partagé par Luc Rouban, directeur de recherche au CNRS et au Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof). « Il y a du progrès pour eux, mais il faut rappeler qu'ils partent de très, très loin. Et même en ayant bénéficié d’une avancée assez spectaculaire, par exemple à Marseille, ils ont justement échoué à atteindre leur objectif principal, qui était d’avoir un trophée, c’est-à-dire de remporter au moins une grande ville ».
En effet, selon les résultats publiés par le ministère de l’Intérieur après dépouillement complet (hors Polynésie), les listes du RN et alliés ciottistes ont remporté 55 communes de plus de 3 500 habitants, dont 38 au second tour après 17 au premier. Pourtant, à l'exception de Perpignan, déjà tenue par le maire RN Louis Aliot, aucune des 42 villes de plus de 100 000 habitants n'a basculé. « Là où vous avez des grosses concentrations de catégories de professions libérales, ou de personnes diplômées, ça ne marche pas », précise Luc Rouban.
À l'Est, rien de nouveau
Si cette barrière des grandes villes ne semble pas s'émousser pour le RN, qui n’a jamais réussi à s’implanter dans ces métropoles, les résultats des scrutins montrent en revanche la force de l'ancrage historique de l'extrême droite, à la fois dans le Nord-Est et dans le Sud-Est. « Dans les territoires dans lesquels les maires RN ont été reconduits au premier tour, on a remarqué qu'ils arrivent souvent à capitaliser sur leur clientèle électorale préexistante, analyse Christelle Lagier. Mais on n'observe pas une surparticipation en leur faveur. Il y a plutôt une démobilisation des autres électorats qui leur permet de rester en place. » Une « prime au sortant » qui bénéficie donc à ces maires RN déjà élus.
Lorsque le RN a commencé son ascension dans le Pas-de-Calais, il l’a fait « à la faveur d'un contexte de désindustrialisation et puis de décrédibilisation aussi des forces politiques en place » selon Christelle Lagier. Un contexte qui expliquerait l'élection, dans un même climat de désindustrialisation, des maires RN en Moselle comme à Amnéville, Saint-Avold et Val de Briey, à l'occasion du scrutin de 2026. « Dans le bassin minier du Pas-de-Calais, on a l’impression qu'Hénin-Beaumont a servi, très largement, à normaliser la gestion du Rassemblement national », affirme Jean-Yves Camus, politologue et spécialiste des nationalismes et extrémismes en Europe.
Pour expliquer les nombreuses victoires du RN dans le sud, les chercheurs s'accordent sur la problématique de l'accès quasi-impossible au foncier et à la propriété sur le littoral méditerranéen, ainsi que sur les fortes inégalités socio-économiques. Ces deux caractéristiques, particulièrement exacerbées dans la région, feraient le lit du RN alors qu'elles mobilisent moins sur le reste du territoire national.
Dans ces régions, le Rassemblement national bénéficie aussi d'un ancrage historique. Et qui remonte aux années 1980, comme le rappelle Christelle Lagier : « On est surpris des scores à Marseille, mais il faut quand même rappeler qu’en 1986, Jean-Claude Gaudin a fait une alliance avec le Front national pour prendre la présidence de la région ». De plus, selon la spécialiste, « la droite locale a toujours été plus à droite que l'UMP, et le personnel politique local a toujours cultivé une certaine porosité idéologique avec les idées d'extrême droite ».
Du barrage républicain
Mais au-delà de cette porosité entre les électorats de droite, le RN peine à s'imposer plus largement sur le territoire, et à s’y tailler d’autres points de chute. D’une part, parce qu’il est maintenu dans une forme d’isolement par les forces politiques concurrentes. Et à commencer par celles dont il est le plus proche idéologiquement. Ainsi, Les Républicains, dont le discours s’est pourtant raidie significativement ces dernières années, n'ont appelé à aucune alliance ou fusion avec des listes d'extrême droite. Pour Jean-Yves Camus, toutefois, cette attitude pourrait ne pas durer. Il y voit en effet une stratégie d'appel à l'électorat macroniste, dont il anticipe le délitement à l'occasion de la prochaine élection présidentielle. « Le problème pour eux est de savoir comment récupérer cet électorat macroniste dont une partie vient de la droite et du centre. Pour Les Républicains, Leur stratégie sera de dire aux Français d'éviter l'extrême du Rassemblement national et de faire confiance à un centre-droit modéré qui apporte un minimum de stabilité et de certitude. »
Mais cette difficulté politique peut-être évanescente se double d’une opposition populaire plus durable. D’ailleurs, pour Luc Rouban, les victoires aux municipales représentent une épreuve du feu pour le RN dans sa quête de crédibilité, puisqu'il existe encore selon lui « une forme de résistance sociale dans le pays, émanant d'une population qui doute encore des compétences et du savoir-faire politique des élus du Rassemblement national ». À l'approche de l'élection présidentielle, Jean-Yves Camus est aussi de cet avis : « Nombre d'élus RN ont promis aux électeurs de changer leur vie sur des compétences, qui ne sont pas des compétences municipales, mais des compétences du département ou de la région. Il faudra expliquer aux électeurs pourquoi on leur a promis la lune et pourquoi on ne peut pas la délivrer. »