19 mai 2026 | Mise à jour le 19 mai 2026
Par
Noah Gaume | Photo(s) : Anne-Christine Poujoulat / AFP
Ce dimanche 17 mai, l’annonce de Maxime Saada, le directeur général de Canal+, de ne plus vouloir travailler avec les signataires d'une tribune, parue la semaine précédente dans « Libération », a fait l’effet d’un choc. Dans cette dernière, les pétitionnaires dénonçaient la mainmise de Vincent Bolloré, actionnaire majoritaire du groupe Canal, sur le cinéma. Dans un secteur précaire où les mises à l’écart existent depuis longtemps, la CGT se mobilise et espère un mouvement d'ampleur pour inverser le rapport de force.
Au commencement, lundi 11 mai, il y eut cette pétition, signée par plus de 600 professionnels du cinéma regroupés au sein du collectif Zapper Bolloré, pour dénoncer « l'emprise grandissante de l'extrême droite » sur le septième art, symbolisée par le milliardaire Vincent Bolloré, dont le groupe est l’actionnaire majoritaire de Canal+. La suite ne s'est pas fait attendre puisque dimanche 17 mai, Maxime Saada, le directeur général de Canal+, a annoncé que le groupe allait couper les ponts avec les 600 fameux premiers signataires (le nombre des pétitionnaires avait grimpé à 2000 ce 19 mai). « Je n’ai pas envie de travailler avec des gens qui me traitent de cryptofasciste. Pour moi, la limite est là. Je ne peux pas accepter de collaborer avec eux », s'est-il justifié depuis le Festival de Cannes.
Techniciens, comédiens, réalisateurs, compositeurs, attachés de presse… la pétition a réussi à fédérer un très grand nombre de professionnels du cinéma. Un peloton si important qu’on se demande si Saada et Canal+ pourraient vraiment s’en passer. Oui, selon Salomé Gadafi, cadreuse et secrétaire générale adjointe de la CGT Spectacle, qui précise que le « blacklistage » est (déjà) une pratique courante dans ce milieu précaire. « Puisqu'il n'y a pas besoin de nous licencier, il suffit juste de ne plus nous faire travailler », développe-t-elle. Elle salue pour sa part une tribune engagée, « qui a mobilisé au-delà des seuls techniciens, avec une implication des acteurs et de certains producteurs ». Parmi les signataires les plus connus, on retrouve notamment les actrices Juliette Binoche ou Anna Mouglalis, des acteurs comme Swann Arlaud ou Jean-Pascal Zadi, le documentariste Raymond Depardon ou encore le réalisateur Arthur Harari.
Obligation(s)
Si la nouvelle choque, c’est parce que Canal+ reste le plus grand financeur du cinéma français, avec 480 millions d'euros investis jusqu'en 2027. Et le système Bolloré n’a cessé ces dernières années de renforcer son contrôle sur le cinéma français, de la production à la diffusion. Depuis sa création, en 1984, la chaîne est devenue l’un des acteurs mondiaux des médias et du divertissement, avec près de 27 millions d’abonnés répartis dans 52 pays. Sa société de production et de distribution, StudioCanal, est le premier studio de cinéma et de télévision européen, avec 200 films et 80 séries par an, dont plusieurs franchises. Plus récemment, Vincent Bolloré a entamé le rachat du groupe de cinémas UGC, dont il espère acquérir la cinquantaine de salles d'ici à 2028. Une position ô combien centrale dans le paysage artistique français, qui s’accompagne toutefois d’un certain nombre d’impératifs… Mais lesquels ?
Tout d’abord, décomposons les 480 millions d’euros investis au titre de la période 2023-2027. Ils sont liés à l’obligation de volume entre Canal+ et le cinéma français : en d’autres termes, la chaîne doit verser de 110 à 120 millions d’euros annuellement à la production filmique hexagonale. Un écot que le groupe dépasse d’ailleurs, puisque France Info relève que Canal+ versera 160 millions en 2026 et 170 millions l’année suivante. De plus, la majorité de cette somme concerne des préachats de droits de diffusion. Pour autant, Canal+ participe aussi à la production de certains films. Ces investissements relèvent d’abord d'une obligation légale propre aux diffuseurs, à commencer par celle-ci, rappelée par le Centre national du cinéma (CNC) : « Ces chaînes [NDLR : « hertziennes analogiques et cryptées », suivez le regard] ont l’obligation de consacrer à l’acquisition de droits de diffusion d’œuvres cinématographiques européennes et d’expression originale française respectivement au moins 12 % et 9 % de leurs ressources totales. En outre, ces investissements ne peuvent être inférieurs à un montant minimum par abonné fixé par la convention avec le CSA [NDLR : devenu l’Arcom]. »
Vitrine et combats
Mais il s’agit aussi d’une vitrine. « Ces investissements font aussi partie de l'histoire de Canal+, qui s'est construite sur cette image de chaîne du cinéma », renseigne Françoise Benhamou, présidente du Cercle des économistes et professeure d'économie à l'université Sorbonne Paris-Nord. Une « image de marque » qui explique que le groupe Bolloré continue à financer des films cadrant a priori peu avec les convictions du patron, comme l’Histoire de Souleymane, de Boris Lojkine, centré sur les galères et détresses d’un coursier à vélo immigré, à rebours de sa politique de mise au pas idéologique observée à CNews ou, plus récemment, dans la maison d'édition Grasset. « Il est aussi dans l’intérêt de Canal de garder de bonnes relations avec le cinéma. Ça fait partie du rayonnement du groupe », estime Françoise Benhamou.
Et si ce choc permettait de repenser de manière plus vertueuse le financement du cinéma français… et était l’occasion de faire en sorte que ce dernier soit moins vulnérable à la force de frappe d’un milliardaire réactionnaire ? Nicolas Yassinski, co-délégué général du Syndicat des professionnels des industries de l'audiovisuel et du cinéma (Spiac-CGT), voit en tout cas dans ce moment « un temps de recomposition inédit dans le cinéma français. D'un côté, il y a ceux qui acceptent la mainmise grandissante de Bolloré dans le secteur ; de l'autre, ceux qui la refusent et la combattent ». Pour le syndicaliste, la déclaration de Maxime Saada aura des conséquences « tangibles ». Si les dernières négociations avec le CNC, en 2025, étaient déjà houleuses, avec une diminution des sommes investies par le groupe de plus de 50 millions par an en moyenne, la décision du patron de Canal+ marque « un changement de paradigme complet », selon Nicolas Yassinski.
Raison de plus pour appeler à une prise de conscience générale et à étendre le mouvement de contestation, estime Salomé Gadafi : « Il est capital que cette tribune soit partagée et signée par le plus grand nombre parce qu'il sera impossible pour Canal+ de tourner le dos à la profession entière. » Si la cadreuse a préféré ne pas dévoiler le plan du syndicat pour répondre aux menaces de Saada, elle précise que la table ronde sur les discriminations et le racisme, prévue depuis plusieurs semaines dans le programme du Festival de Cannes, abordera cette question épineuse.