Sociologue et professeur à l'Institut polytechnique de Paris, Antonio A. Casilli a publié plusieurs ouvrages sur l'intelligence artificielle, dont « En attendant les robots : enquête sur le travail du clic » (Seuil, 2019), et « Qu'est-ce que le Digital Labor ? » (INA, 2015), co-écrit avec le sociologue Dominique Cardon. Il revient sur la situation sociale accablante des « ouvriers de la donnée ». Un entretien à retrouver dans le
trimestriel n°17 de « La Vie ouvrière » consacré à l’intelligence artificielle.
Quand avez-vous commencé à vous intéresser aux « travailleurs du clic » ?
Les premiers projets de recherche de l'équipe que je codirige, DiPLab (pour Digital Platform Labor), remontent à douze ans. J'ai découvert l'existence de ces travailleurs dans une interview du patron d'Amazon, alors Jeff Bezos, qui parlait d'Amazon Mechanical Turk. Cette plateforme proposait à tous les internautes des centaines de microtâches rémunérées quelques cents et sans autre droit que celui d'être licencié à n'importe quel moment. Le nom de la plateforme est symbolique, il se réfère à un automate, champion d'échecs au XVIIIe siècle. Sauf qu'il s'agissait d'une mystification : à l'intérieur de cet automate en habit turc se cachait un humain. Et, de fait, on se rend compte aujourd'hui que l'IA n'est pas aussi artificielle que cela : les processus d'entraînement et de réentraînement de modèles font que le recours au travail et à des « ouvriers de la donnée » sera toujours nécessaire. Nos enquêtes nous ont menés d'abord en France, puis en Espagne, en Amérique latine et dans plusieurs pays d'Afrique : Madagascar, le Kenya, l'Égypte… Nous avons recueilli des milliers de témoignages dans plus de trente pays. Au fil des années, nos enquêtes ont pris de plus en plus d'envergure, des formes et des dimensions qu'on ne pouvait pas imaginer au début.
Pouvez-vous développer ?
Au départ, nous nous rendions sur place en tant que chercheurs observant un phénomène social. Mais, très vite, nous nous sommes aperçus qu'on ne pouvait pas faire notre métier si on n'impliquait pas les travailleuses et les travailleurs dans notre démarche. Les rencontres se font parfois via les sociétés pour lesquelles ils sont recrutés, d'autres fois par l'entremise de syndicats, d'associations ou de guildes. Au Kenya, par exemple, nous travaillons beaucoup avec Data Labelers Association car, depuis 2024, la législation est devenue beaucoup plus restrictive pour les syndicats. Les contacts se font aussi avec des collectifs informels, des forums sur Internet, des groupes WhatsApp ou Telegram. Nous mettons les travailleurs en lien avec des syndicats internationaux, nous les aidons également à se protéger en tant que lanceurs d'alerte.
Qui sont les « travailleurs du clic » ?
Je préfère le terme d' « ouvriers de la donnée », car leur profil s'inscrit, selon moi, dans la continuité des luttes ouvrières. Il s'agit de personnes recrutées par des plateformes ou des entreprises. Dernièrement, les call centers ont aussi commencé à se transformer en data work centers. Les travailleurs exercent chez eux ou dans des cybercafés, mais également dans des bureaux ou des centres d'appels transformés en usines à clic, à des horaires dictés par les clients. Ils sont payés souvent une misère, quelques centimes ou quelques euros, parfois même sous la forme de produits alimentaires de première nécessité. Il arrive aussi qu'ils soient soumis à un chantage au visa ou au passeport. C'est très souvent du travail informel. Une tâche répétitive, ingrate, précaire, qui les expose à des formes de vulnérabilité de différents types, social, psychologique, qui peut présenter des risques importants sur le plan traumatique. Je pense, par exemple, à un type particulier de travail de la donnée, celui des modérateurs de contenus qui entraînent les intelligences artificielles. Enseigner à une IA à faire quelque chose implique, en creux, de lui apprendre à ne pas en faire d'autres considérées comme violentes, illégales, etc.
Qu'entendez-vous par là ?
Pour fonctionner, ChatGPT, Gemini ou encore Copilot ont besoin de millions d'exemples. Or, ce sont des humains qui entraînent toutes ces IA à reconnaître, par exemple, un sujet donné, sous tous les angles possibles. C'est un travail d'identification, d'annotation, de tri et d'étiquetage des données. Le fait de documenter des crimes de guerre, des viols, des meurtres, ou même des accidents de voiture ou des images médicales expose à des traumas. Je me souviens d'un travailleur d'origine africaine, qui était venu nous voir à Paris. Prendre le métro pour lui était une expérience particulièrement anxiogène parce qu'il avait dû regarder une foule d'images de personnes poussées sur les rails ou qui s'étaient jetées sous un train.
Quel est le profil de ces travailleurs ? Les premières études mentionnaient une forte présence des femmes…
C'était vrai en 2019, mais la tendance s'est inversée. Aujourd'hui, ce sont surtout de jeunes hommes, âgés de 20 à 35 ans, avec un niveau d'études très supérieur à la moyenne de leur pays. Au début, on pouvait trouver des personnes marginalisées, exclues du marché du travail du fait d'un handicap ou d'un chômage longue durée, également des étudiants pauvres et des habitants de zones rurales. C'est encore vrai en Chine, ce n'est plus le cas en Europe, en Afrique, en Amérique du Sud où l'on peut croiser des gens qui ont des masters et qui n'arrivent pas à trouver un métier en rapport avec leur parcours universitaire.
Le nombre d'« ouvriers de la donnée » diminue-t-il, comme on le lit dans certains articles ?
C'est un mythe que les entreprises de la tech ont créé en 2024-2025. Quand l'ampleur du travail de la donnée a été révélée, elles ont commencé à raconter, pour se défendre, que leurs IA atteignaient un tel niveau de perfectionnement que leurs besoins en ouvriers de la donnée seraient bientôt marginaux et qu'elles n'auraient recours qu'à des personnes hautement qualifiées, ce qui est déjà largement le cas. Combien y a-t-il de ces travailleurs dans le monde ? C'est difficile à dire compte tenu du manque de transparence des entreprises. Les géants de l'IA font tout pour que cette force de travail n'apparaisse pas dans leurs bilans et la cachent en la faisant passer pour l'achat de services, d'équipements ou d'infrastructures. Par contre, les grandes plateformes, elles, annoncent d'un ton triomphant qu'elles ont deux, dix, voire douze millions de travailleurs. En 2021, des chercheurs de l'université d'Oxford estimaient le nombre de travailleurs en ligne dans le monde à 163 millions. Plus récemment, la Banque mondiale a avancé une fourchette haute à 435 millions de personnes, soit 12 % de la main-d'œuvre mondiale, mais ça me paraît exagéré…
Et en France ?
Lors de notre première enquête, en 2019, nous avions dénombré 266 000 travailleurs occasionnels. On les trouve autour des grandes villes, à la fois pour des questions de connectivité et de proximité avec les entreprises. Pour autant, la situation des ouvriers français de la donnée n'est pas beaucoup plus enviable qu'ailleurs. C'est souvent un travail d'appoint. En plus, ils sont soumis à des contrats bâillons, avec des clauses de confidentialité très strictes : ils ne peuvent parler à personne de ce qu'ils font, ne connaissent pas le périmètre de leur activité, et parfois ne savent pas pour qui ils travaillent. J'ai connu des salariés qui passaient leur journée à regarder des images par satellite, ignorant s'ils entraînaient un système de fiscalité intelligente destiné à détecter des piscines non déclarées ou un drone repérant une zone à bombarder. On a aussi des data workers qui entraînaient un jeu vidéo fondé sur la distinction entre des Français « de souche » et les autres. Les travailleurs ignoraient le client final ou le but du jeu : normaliser la haine ou, à l'inverse, éduquer à ne pas discriminer.
Comment travaillez-vous avec les syndicats ?
Nous fournissons des études, nous aidons les travailleurs à se structurer sur le plan syndical ou de la doctrine, comme en Amérique du Sud ou en Europe. Nous accompagnons aussi les ouvriers dans leurs luttes, par exemple les livreurs en Espagne, les modérateurs de TikTok en Allemagne et en Angleterre… En France, nous avons travaillé avec Solidaires, Force ouvrière, l'Ugict-CGT [ingénieurs, cadres et techniciens, NDLR], plus récemment avec la Fapt-CGT [activités postales et de télécommunications] sur le devoir de vigilance et la responsabilité des grandes entreprises. Des actions en justice ont été entreprises dans le monde, certaines ont abouti. En 2020, la cour d'appel de Douai a notamment condamné la plateforme Clic and Walk à reconnaître à ses microtravailleurs le statut de salarié, et au Brésil, une autre plateforme, Ixia, a dû payer l'équivalent de 21 millions d'euros à ses data workers à titre de dédommagement.
Sur quoi portent vos recherches aujourd'hui ?
Nous les avons élargies, il y a deux ans, à la question environnementale. Ça fait plusieurs années que nous avions noté une superposition géographique des lieux de production des données avec ceux des ressources naturelles liées au développement des IA. En Bolivie, en 2018, on a rencontré autant de travailleurs de la donnée à La Paz que de personnes qui travaillaient autour de l'immense lac de sel d'Uyuni, d'où est extrait le lithium qui alimente batteries électriques ou smartphones. Pareil à Madagascar, où les ouvriers de la donnée se trouvaient à proximité d'une énorme mine de nickel et de cobalt à ciel ouvert et d'un port d'où partaient les bateaux en direction de la Corée du Sud, de la Chine et du Japon. Analyser ces flux est une partie essentielle de notre travail. Mais cela coûte cher. C'est plus facile de se faire financer un voyage pour aller à la rencontre de travailleurs que de monter un projet qui risque de nous mettre à dos les groupes extractifs du monde entier.