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Analyse

« Des métiers très précaires, pénibles et mal payés  » : ce que l'IA fait (déjà) au travail

5 mai 2026 | Mise à jour le 5 mai 2026
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« Des métiers très précaires, pénibles et mal payés  » : ce que l'IA fait (déjà) au travail

Photo d'illustration.

Bouleversement technologique majeur de ces cinq dernières années, l'IA suscite la crainte d'une vague de chômage sans précédent. En France, difficile de quantifier les destructions et créations d'emplois qui en découleront. Une chose est sûre : elle altère déjà la qualité de vie au travail. Retrouvez par ailleurs le numéro 17 de notre trimestriel « La Vie ouvrière » consacré à l’intelligence artificielle.   

Et si l'introduction de l'intelligence artificielle (IA) dans la sphère professionnelle n'était pas seulement le problème d’une balance suppressions – créations d'emplois que celui d'une transformation en profondeur des métiers déjà existant ?  

« Tous ces efforts de prédiction consistant à dire que d'ici 2030 tant de postes vont être supprimés, ça reste de la science-fiction. Inévitablement, le travail humain est nécessaire au fonctionnement de l'IA », tranche le sociologue du travail Juan Sebastian Carbonell, auteur de Un taylorisme augmenté : critique de l’intelligence artificielle. Paola Tubaro, directrice de recherche CNRS au Centre de recherche en économie et statistique, enseignant notamment notamment l’éthique des données, lui emboîte le pas. « Ces études ne sont-elles pas trop simplificatrices ? Peut-on résumer un emploi uniquement à un ensemble de tâches automatisables ? De plus, certaines projections s'appuient elles-mêmes sur l'IA pour prévoir ce que va faire l'IA. N'est-ce pas autoréférentiel ? »  

À leurs yeux, aucun doute en revanche : l'intelligence artificielle dégrade la qualité de l'emploi. Aussi, la prudence est-elle de mise à son encontre. Juan Sebastian Carbonell invite, par exemple, à ne pas succomber à la fable de l'IA qualifiante. « C'est l'un des arguments avancés pour convaincre les salariés et syndicats. En gros, cette technologie serait bénéfique puisqu'elle permettrait de rendre le travail plus intéressant car plus abstrait et complexe (…) Or, la plupart des travaux contredisent ce raisonnement. » Il poursuit : « Nous observons l'émergence de métiers très précaires, pénibles et mal payés, consacrés à des micro-tâches : annoter la donnée, entraîner des modèles, vérifier les résultats, etc. », souvent externalisés dans les pays du Sud. 

« L'ouvrier devient l'appendice de la machine »

Dans un autre registre, les traducteurs sont aujourd'hui amputés d'une partie de leur créativité, cantonnés à des missions de post-édition, à traquer les erreurs d'une traduction automatique perfectible. Des êtres humains devenus assistants de l'IA et non plus l'inverse. « Le métier ne disparaît pas, il est transformé. L'ouvrier devient l'appendice de la machine », illustre le sociologue du travail, citant Marx.  

« Les entreprises agitent la peur de l'IA afin d'imposer une rémunération, des contrats ou des horaires moins attrayants à leurs salariés », ajoute Paola Tubaro. « Il faut garder à l'esprit que cette technologie n'est qu'un outil. Ce sont les employeurs qui décident de l'introduire, de choisir de licencier. L'IA leur permet de se déresponsabiliser », enfonce Juan Sebastian Carbonell, rappelant qu'une suppression de postes peut également intervenir dans le cadre d'une diminution du volume d'emplois dans l'entreprise (décidée par exemple dans le cadre d’une délocalisation vers des pays à bas coûts), d'une restructuration ou encore de la conjoncture. Bref : tout n'est pas imputable à l'IA. 

Selon une étude menée conjointement par l'Observatoire des emplois menacés et la Coface, passant au crible 923 professions, « une sur huit franchit le seuil de 30 % de tâches automatisables » synonyme de « transformation profonde du métier sans pour autant signifier sa disparition. » Les domaines où se concentrent « les activités cognitives et informationnelles » (droit, finance, ingénierie, informatique, etc.) figurent parmi les plus exposés, contrairement aux métiers manuels et/ou intégrant « des interactions humaines difficiles à standardiser » : production, construction, maintenance, restauration, soin, etc. En France, 16 % du contenu du travail est potentiellement automatisable. 

Semaine de 32h, taxe sur les robots

En s'attaquant aux métiers les mieux rémunérés, ceux payant le plus d'impôts et de cotisations sociales, l'IA expose les finances publiques à un redoutable effet de ciseaux : une baisse des recettes fiscales couplée à une hausse des dépenses publiques (liée aux besoins de formation, au chômage). 

Au-delà, le destin des salariés susceptibles de perdre leur travail ne fait pas consensus. Pour les adeptes de la « destruction créatrice », théorisée en 1942 par l'économiste autrichien Joseph Schumpeter, des emplois disparaissent à cause de l'innovation mais d'autres plus qualifiés voient nécessairement le jour. C'est, aussi, la position défendue par le français Philippe Aghion, Prix Nobel d'économie 2025. 

Une vision contestée par Axelle Arquié, économiste au Centre d’études prospectives et d’informations internationales (CEPII), cofondatrice de l’Observatoire des emplois menacés. Dans une interview accordée à La Vie Ouvrière, elle soulignait la complexité des transitions professionnelles : il est « difficile de passer d’un emploi d’ouvrier dans une usine à Roubaix, dans le Nord, à celui de data scientist à La Défense, à Paris, et ce n’est pas qu’une question de formation, mais aussi d’éloignement géographique. » De son point de vue, si de nouveaux métiers verront en effet le jour, ils seront loin de compenser les professions détruites. Pour l'instant, en France, les effets de l’IA sur la courbe du chômage et la productivité restent limités. Aucune vague massive de licenciements n'est imputée à l'IA et les embauches ne ralentissent pas, contrairement aux États-Unis. 

Sur les terres de l'Oncle Sam, OpenAi veut en revanche préparer les esprits à l'ère de la « superintelligence. » L'entreprise propose une série de « mesures de politique publique centrées sur l'humain » : semaine de 32h sans perte de salaire, taxe liée au travail automatisé, etc. « Un discours enthousiaste parmi d'autres dont le but est d'occulter les externalités négatives comme le chômage, les dégâts environnementaux liées à l'exploitation des terres rares », balaie Paola Tubaro. « De toute façon, tous les secteurs ne pourraient pas en profiter. » Un optimisme aux airs de trompe-l’oeil qui ne masque donc pas ce que l’intelligence artificielle fait déjà au travail. 

Jonathan Konitz