29 avril 2026 | Mise à jour le 29 avril 2026
Par
ninabreux | Photo(s) : Gregory Chamekh / AFP
Ils livrent par tous les temps, à toute heure et pour quelques euros la course. Le 22 avril 2026, quatre associations de défense des coursiers à vélo ont franchi un seuil judiciaire inédit en déposant plainte contre Uber Eats et Deliveroo pour « traite d'êtres humains ». Derrière cette qualification pénale d'une exceptionnelle gravité, c'est tout un système d'exploitation d'une main-d'œuvre précaire, majoritairement immigrée et sans papiers, qui est dénoncé.
C'est une plainte sans précédent. Le 22 avril 2026, quatre associations – Maison des coursiers de Paris, Maison des livreurs de Bordeaux et deux structures d'aide aux livreurs Amal et Ciel – ont déposé plainte auprès du parquet de Paris contre les plates-formes Uber Eats et Deliveroo. Le chef de qualification retenu : traite d'êtres humains. Une infraction pénale lourde, passible de sept ans d'emprisonnement et de 150 000 € d’amende.
La démarche est l'aboutissement d'un long travail de documentation. « Au contact de ces livreurs, on a récupéré des témoignages sur leur quotidien et les pratiques abusives de ces plates-formes, explique Jonathan L'Utile Chevallier, coordinateur de la Maison des coursiers de Bordeaux. Une fois les preuves rassemblées et transmises à un cabinet d'avocats, la conclusion s'est imposée : on pouvait porter plainte pour traite d'êtres humains. »
Des chiffres accablants
La qualification pénale retenue n'est pas anodine. Elle exige de démontrer que les plates-formes ont conscience des conditions qu'elles imposent, ce que les associations entendent bien établir. « Il y a eu des alertes sur la situation des travailleurs des plates-formes partout dans le monde : en Asie, au Moyen-Orient, en Europe… Ça fait dix ans que, dès qu’on parle d’ubérisation, les termes de traite d’êtres humains peuvent arriver », rappelle Jonathan L'Utile Chevallier. Le rapport des Nations unies sur l'extrême pauvreté et les droits humains de 2023 mentionnait explicitement la vigilance à avoir sur le développement du travail via ces plates-formes, pointant le risque d'exploitation et de dégradation des conditions de travail. »
Selon une étude publiée en mars 2026 sur la santé et les conditions de vie et de travail de ces livreurs en France, menée par l'Institut national d'études démographiques (Ined) et l'Institut de recherche pour le développement (IRD), en partenariat avec Médecins du monde, 98 % des livreurs sont immigrés, dont 68 % sans titre de séjour. Ces travailleurs s'échinent en moyenne soixante-trois heures par semaine pour toucher 1 480 € mensuels, soit moins de 6 € de l'heure, bien en-deçà du Smic. En 2023, les plates-formes avaient pourtant signé un accord garantissant un revenu minimal de 11,75 € brut par heure, porté depuis à 14 € par Uber Eats. Mais ce calcul exclut les temps d'attente, ces longues heures passées connectés à l'application, sans commande, dans l'espoir d'une mission.
Inégalités de traitement entre livreurs
Au cœur du dispositif dénoncé par les associations se trouve l'algorithme. Invisible, omniscient, inflexible. C'est lui qui distribue les courses, évalue les performances, décide de la visibilité de chaque livreur sur la plate-forme et, en dernier ressort, suspend son accès sans préavis ni recours. « On ignore tout du fonctionnement de l’algorithme, on ne sait pas à quel point il évalue les travailleurs, on ne sait pas comment il répartit les courses. Cela génère beaucoup de souffrance auprès des travailleurs, notamment la peur de la déconnexion », témoigne Jonathan L’Utile Chevallier. Une clause du contrat Deliveroo autorise ainsi la plate-forme à rompre le contrat à tout moment et pour tout motif. « Les travailleurs, à chaque course, à chaque heure, ont peur de perdre leur travail. C’est une forme d’esclavage moderne, parce que les outils sont modernes. Quand hier, c’était le fouet, aujourd’hui, c’est l’algorithme. »
Certains livreurs témoignent d'une inégalité de traitement flagrante et inexpliquée : quand l’un se voit proposer une course à 3,50 €, son voisin en reçoit une à 4,50 €, pour la même destination. Les associations soupçonnent un système d’évaluation des performances et, pis, un ciblage de la précarité : « Si l'algorithme repère les livreurs qui acceptent des courses mal payées, est-ce qu'il ne va pas avoir tendance à toujours leur en proposer ? », relève Jonathan L’Utile Chevallier.
Une responsabilité diluée
Le nœud juridique de l’affaire tient à un paradoxe bien documenté. Ces travailleurs exercent dans des conditions qui ressemblent trait pour trait à celles du salariat, sans pour autant que les plates-formes reconnaissent le lien de subordination. « Elles se sont positionnées dans un flou juridique, dans une zone grise, où elles ne sont soumises à rien », dénonce Jonathan L’Utile Chevallier. Kevin Mention, avocat qui travaille depuis longtemps sur ce type d'affaires et représente des livreurs, pointe les obstacles systémiques à toute contestation : « En France, la difficulté, c’est que, malheureusement, il n’y a que le recours au juge qui permet de protéger ces coursiers. » Il dénonce également une récente taxe de 50 € instaurée pour saisir les prud’hommes, qu’il juge discriminatoire. Il rappelle par ailleurs qu’en droit du travail, la rémunération à la course est en principe interdite, précisément parce qu’elle est accidentogène.
Derrière les chiffres, il y a des corps et des histoires. Un livreur afghan percuté par un véhicule lors d’une livraison a vu son dossier transiter entre Deliveroo France, un prestataire belge et un correspondant à Cardiff. Au bout du processus : 581 € d’indemnités pour la perte de l’usage de sa jambe gauche. « Ce n’est pas cher payé », déplore Jonathan L’Utile Chevallier. Les associations documentent également des pathologies psychiques en série : dépression, insomnie, angoisse chronique… « Il y a trop de souffrance au travail. Il y a des pratiques abusives, il faut les changer. C’est vraiment notre première volonté », insiste le responsable bordelais. Et si les plates-formes refusent ? « Nous allons demander à la justice de trancher : est-ce qu’il y a discrimination et est-ce qu’il y a de la traite d’êtres humains ? » La balle est désormais dans le camp du parquet de Paris. La justice devra dire si cette zone grise est tolérable. Ou si elle constitue, comme le soutiennent les associations, un crime.